Chapitre 119 Je n’ai pas encore fait ma caisse
Nous sommes à Tours, l’une des villes de France où le Lieu Commun est le plus honoré. Plusieurs autres villes, il est vrai, se disputent la gloire de lui avoir donné le jour. Mais Tours doit avoir été son berceau. C’est l’opinion la plus probable. J’en appelle à la statue de Descartes !
Un étranger venu pour s’instruire pénètre dans une église après avoir fait l’aumône au mendiant attitré. Par l’effet de je ne sais quelle absorbante préoccupation, il a donné vingt francs croyant ne donner qu’un sou et ne s’aperçoit de l’erreur que beaucoup plus tard. Il retourne à l’église, mais le mendiant venait de partir. Il expose alors le cas au bedeau qui le rassure, affirmant que ce mendiant, dont il donne aussitôt l’adresse, est un fonctionnaire des plus honorables et que la pièce lui sera scrupuleusement restituée, moyennant une nouvelle et insignifiante aumône.
Le voyageur arrive à une maison très confortable où il est aussitôt reçu avec politesse par un personnage convenablement vêtu dans lequel il a quelque peine à reconnaître son mendiant. « Mon cher monsieur », dit celui-ci, « ne vous tourmentez pas. Ces erreurs arrivent quelquefois dans notre profession. Mais je n’ai pas encore fait ma caisse. Prenez donc la peine de vous asseoir. » Un quart d’heure après la pièce était retrouvée et restituée avec des excuses.
Je n’ai raconté cette histoire parfaitement véridique, on le comprendra, que pour rendre justice à une corporation estimable trop souvent calomniée par des bourgeois qui font, eux aussi, leur caisse attentivement, mais pour ne rien rendre, et qui refusent toute solidarité avec les mendiants, comme s’ils n’étaient pas eux-mêmes, au spirituel, des guenilleux, des truands, des besaciers, des calamiteux, des claquedents, des marmiteux, des pouilleux, des couche-tout-nu sous le pont aux ânes de la gueuserie universelle, des assistés lamentables de la bêtise et de la vilenie modernes exprimées par les Lieux Communs dont ils font usage ; — en réalité les cadets et les inférieurs de ces pauvres diables à la main tendue qu’ils méprisent parce qu’ils sont les derniers à nous représenter encore tant soit peu la mendicité rédemptrice du Fils de Dieu !
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