Chapitre 122 Se retirer des affaires
C’est une vilaine et basse manière de tirer définitivement son épingle du jeu. Il est superflu d’ajouter qu’on ne doit se retirer des affaires qu’après fortune faite. Autrement ce serait se retirer du champ de bataille avant la victoire.
– J’ai gagné, me dites-vous, de quoi vivre tranquillement à la campagne et je me retire des affaires. J’en ai assez de votre sale commerce. Je veux faire du jardinage et pêcher à la ligne.
Eh ! bien, je réponds sans hésiter que vous êtes un idiot et un renégat. Vous êtes comme un mauvais prêtre que dégoûterait l’autel. Vous n’avez donc jamais compris, ô misérable, que l’homme n’existe que pour les affaires, que les affaires sont sa fin dernière et qu’il n’y a que cela de vrai. Que prétendez-vous en vous retirant et qu’allez-vous devenir ? Etes-vous poète ou dévot pour vivre dans la solitude et vous passer de la vue roborative d’un comptoir ? Vous êtes incapable de penser, de rêver, d’aimer. Le plus beau paysage sera pour vous ce qu’il peut être pour une vache ou pour un mulet. Toute autre lecture que celle des catalogues, des mercuriales ou des bulletins financiers vous est impossible. Jusqu’à présent vous n’avez été qu’abject, vous allez devenir infiniment stupide et, longtemps avant votre mort qui sera malpropre, vous serez considéré comme un gâteux.
Comment pouvez-vous être indifférent au spectacle de cette multitude courageuse de commerçants et d’industriels qui luttent avec constance — comme autrefois les martyrs — et qui donnent généreusement leur vie pour les affaires sans jamais être tentés de les renier ? Vous avez été témoin cependant de la fin sublime du grand Chauchard qui combattit jusqu’à la dernière heure et dont la carcasse miraculeuse fut escortée par tout un peuple sanglotant ! Vous voyez aujourd’hui le surhumain Pierpont Morgan crevant avec sa pomme de terre sur un paquet de milliards ! Trouverez-vous, dans les épopées de l’histoire ou dans la vie des plus fameux saints, quelque chose à leur comparer ?
Ah ! ne blasphémons jamais les affaires, les saintes Affaires ! Elles peuvent se retirer de nous quelquefois, à cause de notre indignité ou par l’effet de quelque malchance très mystérieuse, mais on ne doit pas se retirer d’elles, si on est un homme.
Quand j’ai dit tout à l’heure qu’on le pouvait, après fortune faite, je parlais aux faibles. Les forts n’entendent pas ce langage. Pour eux, il n’y a pas de fortune faite, il n’y a même pas de fortune. Il y a les affaires, rien que les affaires, c’est-à-dire la seule Réalité, l’unique Splendeur à laquelle on doive sacrifier sa vie, — et surtout la vie des autres — depuis l’extinction du christianisme.
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