Chapitre 123 Au bout du fossé la culbute Après nous le déluge
Quand le Bourgeois dit l’une ou l’autre de ces deux choses, gardez-vous de croire que vous êtes en présence d’un désespéré qui se résigne aux pires catastrophes. Il se réjouit, au contraire, de savoir qu’il n’en sera pas, qu’il ne pourra pas en être la victime. Il sait profondément que le monde entier dût-il périr, lui seul sera sauvé dans une arche, comme le juste Noë avec ses bêtes. Pourquoi se troublerait-il ? La multitude pâle des humains a-t-elle autre chose à faire que de payer pour lui, de souffrir pour lui, tout ce qu’il peut y avoir à payer et à souffrir ?
Personne encore, je crois, ne s’est avisé de ceci que la destinée sublime du Bourgeois est exactement la contre-partie ou le contre-pied de la Rédemption telle que la conçoivent les chrétiens. C’est pour lui seul que le genre humain doit être crucifié. Vous m’entendez bien, pour lui seul.
Il a fallu, dit-on, que le Fils de Dieu s’incarnât, qu’il souffrit sous Ponce Pilate et mourût en croix pour que tous les hommes fussent rachetés. Voici l’inverse. Il est indispensable, il est nécessaire, absolument et de toute éternité, que la totalité des créatures s’immole volontairement ou involontairement pour que le Bourgeois digère en paix, pour qu’il ait la sécurité de ses tripes et de ses rognons, pour qu’on sache qu’il est le vrai Dieu et que tout a été fait pour lui.
Vous pouvez, après cela, fabriquer des apologétiques, entreprendre des démonstrations de la divinité du Christianisme, le Bourgeois s’assied dessus, et c’est vous qui ferez la culbute et qui serez noyé dans le déluge de ses déjections.
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