Chapitre 125 Vivre sa vie
Cela consiste à prendre la vie des autres. Tel est le sentiment de nos anarchistes les plus estimables. Les vampires ne diraient pas mieux. Un homme de bien, un saint, si vous y tenez, ne vit pas sa vie, ne vit pas du tout, pour être exact. On ne peut même pas affirmer qu’il végète. Il est inexistant.
N’allez pas croire cependant que pour vivre sa vie, il soit indispensable de massacrer des bourgeois, sport agréable sans doute, mais imprudent et pouvant avoir cet effet de troubler la sérénité des paysages en mobilisant des sapeurs et des artilleurs. On risquerait même de passer pour un héros, ce qui est de l’enfantillage romantique. Inutile d’aller jusque-là.
On vit sa vie quand on a su s’installer dans un très ferme propos d’ignorer qu’il y a des hommes qui souffrent, des femmes au désespoir, des enfants qui meurent, et qu’on est en situation de profiter voluptueusement de tout cela. On vit sa vie quand on fait uniquement ce qui plaît aux sens, en ne voulant pas savoir qu’il y a des âmes dans le vaste monde et qu’on a soi-même une très pauvre âme exposée à d’étranges et redoutables surprises.
Cette expression est, d’ailleurs, un solécisme et ceux qui s’en servent sont eux-mêmes des solécismes humains qui ne peuvent intéresser l’Ange confortateur de l’Agonie et que ne rapatriera certainement aucune pitié.
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