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Chapitre 126 Voir la mort en face

Tous les héros de roman-feuilleton sont habitués à voir la mort en face. Faut-il croire qu’aucun d’eux ne l’a jamais vue de profil ? C’est peut-être plus effrayant. Mais dire cela, c’est absolument comme si on ne disait rien. Où est le boutiquier qui croit à la mort ? Je ne l’ai jamais rencontré, celui-là. Personne ne croit à la mort. Un huissier qui a reçu des coups de pied au derrière et qui dit avoir vu la mort en face, n’impressionnera personne.

Sans doute on sait que le cimetière n’est pas fait pour les chiens, quoiqu’il y en ait un, du côté d’Asnières, où ces animaux ont des tombes avec épitaphes et où les charognes des bourgeois ne sont point admises. Oui, on sait cela et autre chose, mais la réalité de la mort n’existe pas pour les individus qui sont dans les rentes ou la marchandise.

Le cimetière est un jardin où on vient apporter des fleurs une fois par an. Occasion de ribotes sentimentales, occasion aussi, quelquefois, de se faire un peu de réclame ou de préparer une affaire, les sépulcres étant les meilleurs endroits pour parler de ce qui est puant et périssable. Et c’est tout. Nul de ces visiteurs n’emportera sur sa face d’imbécile ou de Judas une empreinte quelconque des doigts de la mort, une impression, si vague soit-elle, un commencement de diarrhée prémonitoire l’avertissant de la nécessité de finir un jour. Tout au plus sera-t-il inspiré, à la troisième bouteille, de consulter une tireuse de cartes ou un avocat généalogiste pour savoir s’il n’y aurait pas lieu de revendiquer un héritage inconnu.

Mais, mon doux propriétaire, faut-il que tu sois aveugle pour ne pas me voir en face, tel que je suis, moi, ton locataire bien-aimé qui représente la mort, quand je viens te la rappeler tous les trois mois ! Mais tu n’as d’yeux que pour l’argent que je t’apporte. Tu comptes attentivement les pièces de vingt francs ou les pièces de cent sous qui sont le sang de mes enfants ou le mien propre que j’ai sué goutte à goutte et tu ne comprends pas qu’il faudra que tu me le rendes peu à peu sous les espèces de ta misérable vie de punaise que ce sang trop généreux fera crever.

Tu ne penses guère aux morts, n’est-ce pas ? Cependant tu n’es plus jeune et si tu n’es pas complètement stupide, tu as dû remarquer la ressemblance étonnante que prennent, aux yeux d’un vieillard, toutes les figures humaines, — comme une affirmation plus précise de l’identité universelle, — à mesure qu’on s’éloigne des ondoyantes illusions de l’adolescence. On en arrive presque à ne plus voir qu’un seul homme dans tous les hommes, quand on s’approche de la tombe.

Il en est ainsi dans le monde immense des morts qui se ressemblent tous et à qui tu ressembles de plus en plus, mon cher Crésus. Ils t’environnent déjà. Ils sont autour de ta table, autour de ta caisse, autour de ton lit, et si ton vieux cœur avait des oreilles, tu les entendrais se dire entre eux : — Comme il nous ressemble, ce fantôme qui compte l’argent des pauvres ! Et pourquoi tarde-t-il tant à venir ?

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