Chapitre 19 Faire bien les choses
Lettre d’un condamné à mort, la veille de son exécution :
« Cher ami, je serai guillotiné demain, au petit jour. Au fond, j’aimerais mieux que cette opération n’eût pas lieu, ma santé ne laissant rien à désirer, mais il paraît que mon cas est sans pardon.
« J’ai passé ma vie à faire bien les choses. Voilà le grand mot lâché et, demain, je ferai encore mieux les choses, puisqu’on me coupera la tête pour tous ceux qui les font mal et qui croupissent, à cause de cela, dans le cloaque de leurs consciences. Tu crois, peut-être, comme ces messieurs du jury, que j’aurais pu me contenter d’assassiner quelques bourgeois, au lieu d’en assassiner une multitude, mais ma nature expansive ne me permet pas de me borner et j’ai voulu bien faire les choses.
« Lorsqu’un épicier ou un marchand de salaisons marie sa fille, il pourrait se contenter d’un repas de noces où les déchets de sa boutique et même les déchets de quelques autres boutiques seraient économiquement utilisés. Il pourrait également manœuvrer de telle sorte que l’addition, majorée à son avantage, fût présentée au jeune époux à l’heure précise où son allégresse et sa plénitude l’auraient rendu incapable d’une vérification. Mais non, il veut faire bien les choses, il veut surtout qu’on le dise et qu’on l’honore pour cela. En réalité il se trompe, puisque tous les convives penseront, au contraire, qu’il est un idiot. Celui qui aurait massacré toute la noce, généreusement, en se désintéressant des récompenses terrestres, le voilà celui qui aurait bien fait les choses.
« J’ai voulu être cet homme. On a cru voir en moi un anarchiste affilié à je ne sais quelle bande, alors que je suis un solitaire et doux rêveur ennemi de la vermine et toujours armé pour la combattre. On ne comprend pas que le Bourgeois est cette vermine, qu’il n’appartient pas à l’humanité et que les êtres formés à la ressemblance de Dieu ont le droit et le devoir de le détruire par tous les moyens imaginables. On le comprendra plus tard, quand on verra tomber les aigles asphyxiés par l’épouvantable fumier des propriétaires et des négociants, au Grand Soir des cataclysmes annoncés.
« II est impossible d’être un Artiste, c’est-à-dire un Témoin de la Vie supérieure, sans exterminer, chaque jour, un tas de bourgeois, au moins par le désir intérieur, par le vivant et puissant désir de la Splendeur qu’ils obscurcissent. Et plus un artiste est amoureux, plus ce désir a de véhémence. Des poètes tels que Verlaine, Villiers de l’IsIe-Adam, Baudelaire, en ont ainsi égorgé des millions devant le trône de Dieu, et c’est moi qu’on guillotine parce que j’ai été leur bras visible.
« J’y consens par force, avec le regret amer d’avoir eu si peu de temps pour écheniller l’arbre de vie. Quand on m’aura tranché la tête, il sortira de moi une belle nappe de pourpre qui pourra servir de tapis de pieds à Celui qui doit venir à la fin des fins et qui fera vraiment bien les choses, étant le seul Juge pour l’exacte répartition des auréoles et des châtiments. »
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