Chapitre 26 Faire la charité
« Date eleemosynam, donnez l’aumône. »
Traduction à l’usage des bourgeois pieux : Faites la charité. On a trois cent mille francs de rentes, on donne quelques sous à la porte de l’église, puis on s’élance dans une auto pour vaquer à des turpitudes ou à des sottises. Cela s’appelle : Faire la charité. Ah ! il faudra qu’un jour, Dieu qui a fait la langue de l’homme venge terriblement cette outragée !
« Qu’il soit pris au piège de ses yeux, quand il me regardera », dit l’éblouissante Judith allant couper la tête d’Holopherne, « et toi , Seigneur, tu le châtieras par les lèvres de ma charité. » — « La charité couvre tous les crimes », dit Salomon. — « Le bien-aimé m’a fait entrer dans l’endroit où il garde son vin et il a ordonné en moi la charité. Soutenez-moi avec des fleurs, environnez-moi de fruits, car je languis d’amour… Les grandes eaux n’ont pu éteindre la charité et les fleuves non plus ne la noieront pas. » C’est l’Ame douloureuse du Fils de Dieu torturé qui chante ainsi dans le Cantique des cantiques. — « Je t’ai aimée de charité perpétuelle, dit le Seigneur par la bouche de Jérémie, et je t’ai attirée, par pitié, vierge d’Israël. »
Combien d’autres paroles avant d’arriver à l’Evangile où Jésus parle du « refroidissement de la charité d’un grand nombre, lorsque abondera l’injustice », et maudit les pharisiens qui la « transgressent avec mépris » ; avant surtout d’arriver au chapitre formidable de saint Paul que chante l’Eglise, le dimanche de Quinquagésime, au moment de rappeler à ses fidèles, que le Fils de l’Homme va être trahi, bafoué, outragé, conspué, flagellé et mis à mort ; chapitre aussi effrayant que pourrait l’être le mugissement des étoiles, où la Charité est peinte comme une Personne incapable de mourir, assise devant une porte inconnue !… On voit qu’Elle peut tout souffrir, tout croire, tout espérer. On est averti que sans Elle tout est inutile, qu’il ne servirait de rien de donner tout ce qu’on possède et même son corps pour être brûlé. Si on est les enfants des Saints ou les arrière-petits-neveux des enfants des Saints, on lit en pleurant et en sanglotant que ce n’est rien de parler toutes les langues, d’être prophète, de connaître tous les mystères et déposséder toute science ; qu’avec tout cela, on n’est absolument rien sans Elle ; que la Charité est patiente, bénigne, nullement envieuse ni malicieuse, n’ayant ni enflure, ni ambition, ne cherchant pas même ce qui lui appartient, également étrangère à l’irritation et à toute pensée concernant le mal ; enfin que la Charité, c’est Dieu lui-même !…
On en est là, et, tout de suite, on apprend que la sage-femme, le marchand de vins en gros, l’accordeur de pianos, l’épouse du photographe, la demoiselle de compagnie du chef de gare font la charité. Alors c’est ahurissant et abrutissant. On ne sait plus si on est à Pathmos ou à Lesbos, si on est bon pour le service militaire ou pour le service anthropométrique, si on est lucide ou dément, si on est assis à quelque joyeux festin ou si on est couché vivant au fond d’un sépulcre dans une bière clouéc avec certitude par des ensevelisseurs consciencieux.
On pense et on se dit, plein de stupeur, que, depuis la Grand’Messe du Golgotha, il y a eu des Chrétiens en nombre infini, des millions de Martyrs ayant accepté avec joie les pires tourments, des Confesseurs, des Solitaires, des Vierges, ayant renoncé à tout ce que le monde peut offrir, ayant donné tout ce qui peut être donné, afin de mourir d’amour dans le dénuement absolu et qui n’estimaient pas même avoir fait assez pour qu’on les crût charitables.
Il paraît que tout cela n’est rien en comparaison de l’héroïsme d’un Propriétaire qui donne ostensiblement dix centimes, chaque dimanche, au mendiant du porche, après avoir songé, pendant tout l’office, au décisif emploi des grands moyens pour l’expulsion des familles pauvres qui ne peuvent pas le payer.
Un sage vieillard que je consultais m’a dit cette parole profonde que je recommande aux penseurs : « Les Saints donnent l’Aumône, les Bourgeois seuls font la Charité. »
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