Chapitre 31 Se faire une pinte de bon sang
Non pas une chopine, ni un demi-setier, mais une belle et bonne pinte, c’est-à-dire un litre, d’après l’ancienne mesure. Il ne faut pas moins que la capacité d’un litre de sang pour traduire la joie d’un honnête homme qui se tord de rire en apprenant que la République a cambriolé les âmes du Purgatoire ou les religieuses hospitalières. « La capacité de ce cœur ! » disait de Sévigné.
Au bon temps des sans-culottes qui fut, est-il dit, celui des géants, on en buvait assez souvent et on trinquait avec les amis. Mais il fallait le boire chaud et se tenir pour cela très près de la guillotine, dans les courants d’air. C’était soûlant et patriotique, mais inconfortable. Aujourd’hui que la guillotine est devenue intermittente, l’honnête homme privé de ce breuvage, mais toujours aussi fraternel et non moins disposé à la joie, se fait une pinte de bon sang avec les larmes des pauvres et des enfants, ayant le pouvoir, comme autrefois Moïse, de changer cette eau en sang. Il peut le boire chez lui, se l’assimiler fort tranquillement devant un bon feu, en compagnie de sa chère femme ou de la chère femme d’un locataire besogneux, l’une ou l’autre ayant exactement les mêmes goûts que lui. Quand la pinte est consommée, son huissier lui en apporte une autre toute pleine, et la fête continue. C’est presque aussi joyeux que sous la Terreur.
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