Chapitre 46 Lire entre les lignes
C’est extrêmement facile. Il suffit de posséder pour deux sous de clairvoyance, d’avoir quelque peu vécu et d’être dans la volonté habituelle de ne pas s’en faire accroire. Exemple entre plusieurs centaines de mille :
« Cher maître, je viens de lire avec une admiration sans bornes votre incomparable ouvrage sur la Division du travail sexuel envisagée comme la source de la solidarité conjugale, et je ne sais comment vous exprimer mon enthousiasme, etc. »
L’auteur, heureusement circoncis, M. Emile Durkheim, pape de la sociologie sorbonnarde, habitué sans doute à la lecture interlinéaire, déchiffrera certainement ceci :
« Triple idiot, je viens d’avaler, avec un indicible dégoût, le chef-d’œuvre de crétinisme que tu as eu l’indécence inqualifiable de publier et je ne veux pas perdre une minute pour te le vomir à la face, etc. » Notez que j’atténue considérablement les expressions supposées d’une simple lettre à un professeur vénéré.
Que dirai-je d’un livre entier qui serait lu de la même façon ? Il est vrai que, dans ce nouveau cas, c’est l’auteur qui parlerait à son lecteur, mais le style ne serait pas moins généreux et voici à peu près l’avis très sincère qu’on trouverait entre toutes les lignes d’un roman de 400 pages signé Paul Bourget, Maurice Barrés ou plus simplement Bottom :
« Snobs imbéciles et délicieuses catins du monde, voici mon ordure, savourez-la. Elle est digne de vous en tout point et votre goût infaillible pour les immondices ne manquera pas de l’apprécier, etc. »
On devrait fonder une chaire pour l’enseignement de la lecture entre les lignes.
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