‹ Exégèse des Lieux Communs nouvelle sérieChapitre 49 sur 130 · Chapitre 48 Devoir à Dieu et au Diable

Chapitre 48 Devoir à Dieu et au Diable

Il paraît que c’est exactement la même chose. On doit à Dieu, disent les docteurs ascétiques, le sacrifice de sa volonté, de ses affections, de ses goûts, de sa vie même ; et le diable demande une immolation identique. La seule différence, qu’on pourrait croire essentielle et qui est, au contraire, une confirmation de l’identité, c’est que Dieu exige qu’on renonce au diable et que le diable, de son côté, veut absolument qu’on renonce à Dieu.

Comment faire pour contenter l’un et l’autre ? On a bientôt fait de dire que c’est impossible. Le Bourgeois qui a des sentiments religieux voit très clairement qu’il est indispensable de servir deux maîtres à la fois pour mener à bien ses affaires, lesquelles, naturellement, passent avant tout. Il sent, d’ailleurs, en lui, et à tout instant, les deux hommes en opposition continuelle dont il est parlé dans le Livre et il faut nécessairement que chacun d’eux ait son emploi. Une comptabilité obscure intervient alors. Avons-nous fait assez aujourd’hui pour plaire à Dieu sans mécontenter le diable et vice-versa, n’avons-nous pas été désagréables à Dieu en faisant trop de concessions à son adversaire ? Qui peut se flatter d’avoir le tact requis pour le maniement d’une telle balance ?

Qui ? demandez-vous. Mais le Bourgeois naturellement, le Bourgeois avec son livre de Doit et Avoir. Le grand art où il excelle consiste à transposer alternativement et subtilement Dieu et le Diable sur les deux colonnes, de façon à ne pas s’en faire des ennemis et, en même temps, à les rouler probablement l’un après l’autre. C’est un équilibrisme très savant qui demande à la fois de l’expérience, de la promptitude et un solide estomac.

On objectera peut-être que je cherche midi à quatorze heures, que ceux qui font usage de ce Lieu Commun veulent dire bêtement qu’on doit de l’argent à tout le monde. Je répondrai comme j’ai fait plusieurs fois déjà, que la parole du Bourgeois, ayant quelque chose de prophétique, va beaucoup plus loin que sa pensée qui ne va ordinairement nulle part, et que c’est vraiment ce que je viens d’écrire qu’il dit en réalité.

q

Page 1