Chapitre 3 Un homme sans aveu
Où donc es-tu, mon cher frère, homme sans aveu ? Je te cherche partout, depuis si longtemps ! Tu m’expliquerais peut-être des choses que je comprends mal. On m’a dit souvent que j’étais moi-même sans aveu, parce que je paraissais une sorte de vagabond privé de la considération publique, et c’est à cause de cela que je te nomme mon frère, ce qui ne te fait peut-être pas grand honneur.
Mais on se trompe certainement, quant au premier point, car je suis un sédentaire, presque un rond-de-cuir, quoique ayant beaucoup déménagé au cours de ma triste vie. Puis il est étrange de prétendre que je suis sans aveu, lorsqu’il est notoire que je me confesse quelquefois et qu’étant, je le reconnais, avoué de si peu de gens, j’ai eu, néanmoins, le cynisme d’avouer beaucoup de choses qui ont bien souvent déplu. Mes livres sont pleins d’aveux très désagréables pour la plupart des contemporains illustres. Cela ne peut pas être valablement contesté. Je ne peux donc pas être dit un homme sans aveu, ni au pluriel ni au singulier, au sens grammatical ou philosophique de cette expression bizarre. Pour ce qui est de l’estime publique, il y a des années que je me suis assis dessus confortablement et c’est même de cette façon que je suis sédentaire.
Je voudrais donc savoir qui tu es, mon frère inconnu, et comment il est possible d’être sans aveu dans l’Absolu, car c’est bien là ce qu’il faut entendre, n’est-ce pas ? la langue ayant été donnée à l’homme pour parler dans l’Absolu. Qu’il le sache ou qu’il l’ignore, qu’il soit crétin ou qu’il ait du génie, l’homme est forcé de parler et, par conséquent, d’agir dans l’Absolu. C’est ce que firent les bourgeois et les bourgeoises de Béthléem, lorsqu’ils refusèrent l’hospitalité à saint Joseph et à Marie pleine de grâce, voyant en eux des gens sans aveu et les réduisant à s’abriter dans une étable…
Mais alors, toi, mon frère inconnu, voici que tu me fais peur. Comme le Prince des Prêtres, au temps de la Passion Douloureuse, je t’adjure par le Dieu vivant, dis-moi qui tu es. Je sais qu’un jour, on verra paraître un Inconnu prodigieux, un Vagabond omnipotent, semblable au vent qui souffle où il veut, qu’on entend sans savoir d’où il vient ni où il va, et je tremble de penser que tu pourrais être Celui-là, homme sans aveu et probablement va-nu-pieds, sous la grande voie lactée du firmament !
q