Chapitre 51 Le latin de cuisine
La première chose qu’on rencontre en sortant de l’Université, c’est le latin de cuisine. Je n’apprendrai à personne que le latin de cuisine est la langue de l’Eglise, la langue de Dieu, celle que ne parlait pas Cicéron. Tout le monde sait cela. Les commis-voyageurs eux-mêmes incapables de décliner rosa, la rose, savent que les païens parlaient un latin très supérieur à celui de la Vulgate. C’est la seule notion qu’ils aient acquise, mais elle est solide comme le roc et préférable à toutes les humanités. Ils sont par là au niveau des sorbonnards qui s’emploient si généreusement à l’extermination de l’enseignement classique.
L’Église parle latin, donc le latin est funeste. Voilà qui est simple et clair. Le symbole de la foi est en latin, le confiteor aussi ; l’absolution du prêtre est en latin, la messe et toutes les cérémonies du culte également. Donc il n’en faut plus. Toutes ces vieilleries sont incompatibles avec le sport et les autres manifestations de la vie pratique. Abolissons la langue surannée qui les exprime et nous aurons fait un grand pas. Puis, encore une fois, cette langue, si belle au temps des idoles, ne vaut plus rien depuis que les chrétiens en ont fait usage et qu’elle est devenue, par eux, latin de cuisine.
Pourquoi de cuisine ? Je n’ai jamais remarqué ni entendu dire que les cuisiniers et les cuisinières eussent la coutume d’employer un latin quelconque pour leurs plus savantes combinaisons. Serait-ce que la tradition vingt fois séculaire de je ne sais quelles recettes d’Apicius aurait fait croire qu’ils avaient étudié ce vieil auteur ? Mais Cœlius Apicius, le plus célèbre des goinfres antiques, vécut sous Tibère et son traité de l’Art culinaire est écrit dans la langue de Pétrone qui n’était certainement pas un chrétien. Il faut donc chercher ailleurs l’origine de ce Lieu Commun et j’y renonce, me bornant à présumer une crainte obscure des grils et des rôtissoires de l’enfer qui hanterait, secrètement et malgré tout, les plus fiers ennemis du latin d’église.
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