Chapitre 6 Manger son pain blanc le premier
Un voyageur, parcourant une des plus pauvres campagnes, rencontre un enfant déguenillé dévorant un morceau de pain qui ressemble à du cirage. Ému de compassion il lui donne un petit pain blanc. Alors il voit, pour ne plus l’oublier, ce jeune sauvage découper avec respect le pain blanc en tranches minces et l’étendre sur son pain noir, comme il eût fait d’une rare friandise, pour les manger ensemble voluptueusement. Le voyageur comprit que, pour ce petit pauvre qui ne le remercia même pas, le pain noir était l’essentiel et le pain blanc une volupté fortuite, estimable sans doute, mais ne valant pas une expression de reconnaissance, et qu’il eût été déraisonnable de les engloutir séparément.
Le Bourgeois qui n’a jamais mangé lui-même de pain noir, le réservant exclusivement pour ses esclaves, sans addition d’une seule bouchée de pain blanc, fait étalage d’une insigne mauvaise foi quand il donne à croire, par ce Lieu Commun, que le pain noir ne lui fait pas peur et qu’il en mangera, un peu plus tard, la semaine des quatre jeudis, lorsqu’il n’y aura plus de pain blanc. Mais, en même temps et sans le savoir, il parle, comme toujours, en prophète. Le pain blanc signifie pour lui les noces joyeuses, les délices de ce monde auxquelles il a un droit incommunicable, l’autre pain signifiant le contraire qui doit être le partage des imbéciles affamés de Vie supérieure, et les deux, évidemment, ne peuvent être avalés ensemble.
Alors le Bourgeois se regardant en lui-même comme en un miroir, se voit tout blanc de la tête aux pieds, blanc comme le pain qu’il veut toujours manger, blanc comme la neige, blanc comme la lune, et n’aperçoit pas son ombre derrière lui, son ombre noire de bêtise, d’ignorance compacte, de laideur infâme, de méchanceté infinie, dans laquelle il lui faudra demeurer éternellement, quand la Face du Dieu des pauvres aura pris la place de son miroir.
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