Chapitre 85 Ne savoir plus à quel saint se vouer
C’est une plainte fréquente chez les gens qui ne croient pas aux saints et qui sont incapables de former pour eux-mêmes un vœu quelconque de sainteté. A ceux-là, je conseillerais saint Expédit qui a l’avantage sur les autres saints de n’avoir jamais existé. Ce prétendu martyr dont l’histoire est introuvable fut inventé, je crois, dans les vingt dernières années du dernier siècle. On l’invoquait pour les affaires qui ne marchaient pas et dont l’expédition rapide était désirée.
Une image édifiante qui se vendait dans une boutique pieuse, aux environs du Bon Marché, le représentait brandissant un glaive, sur la lame duquel était écrit le mot Hodie, aujourd’hui, et foulant aux pieds un noir corbeau qui exhalait en phylactère le haïssable adverbe CRAS significatif de demain. Si donc on avait une échéance pour aujourd’hui, on était immédiatement tiré d’affaire par saint Expédit. De même si le train avait du retard et qu’on eût besoin d’arriver le jour même, il suffisait d’invoquer saint Expédit et on pouvait être sûr de voir le train entrer en gare à minuit moins cinq. Si une rosserie quelconque menaçait d’être infructueuse après le coucher du soleil, saint Expédit intervenait aussitôt. Ainsi de toutes choses et jusqu’aux moindres. Un coup de poing en pleine figure ou un coup de pied au derrière arrivait avec la même promptitude qu’une lettre chargée ou une épouse vagabonde, et le corbeau sinistre expirait en croassant.
Il est infiniment regrettable que l’autorité ecclésiastique ait condamné cette dévotion si bien assortie à l’intelligence et à la taille de nos bourgeois !
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