Chapitre 84 Une vie édifiante
C’est la vie de Mlle Purge que tout le monde peut rencontrer, chaque jour et à toute heure, dans l’église des Saints-Innocents. On ne se lasse pas d’admirer cette chrétienne redoutée du clergé de la paroisse et qui ressemble extérieurement à un examen de conscience, de ta conscience, ô tiède fidèle ! Située fort exactement entre trente-cinq et soixante ans, ainsi qu’il convient à ces vierges attentives qui, ayant toujours de l’huile dans leurs lampes, n’ont pas besoin de courir au milieu de la nuit chez l’épicier, les étrangers eux-mêmes la reconnaissent, croyant l’avoir vue, ici ou là, dans leur plus lointaine enfance.
Ses vêtements font penser aux murs inexpugnables de Babylone sur lesquels pouvait manœuvrer à l’aise la cavalerie assyrienne. Le seul aspect de cette forteresse de la vertu décourage les capitaines expérimentés et fait reculer les fantassins les plus téméraires.
Pour ce qui est de sa figure ou plutôt de l’expression de sa figure mouvante comme un kaléidoscope, c’est un tel conflit de hargne et de componction, un si furieux mélange de pâmoison et d’acrimonie, de sucreries et de vinaigre, de bénédictine et de pétrole, qu’il est impossible de la fixer avec précision. Un instantané de cette personne indéfinissable donnerait aux imaginatifs la sensation d’un étalage confus de bazar métropolitain où tous les articles seraient hors de prix et devant lequel les marchands des quatre-saisons, pourchassés par les sergots, s’arrêteraient comme pétrifiés de stupeur.
Sa voix de maréchal des logis, quand une étrangère s’est installée sur sa chaise, prend des notes cristallines d’harmonica ou d’expirantes sonorités de viole d’amour quand elle récite le chapelet ou les litanies. Celui qui n’a pas entendu ça n’a rien entendu.
Mlle Purge est rentière et propriétaire d’une maison habitée par d’infortunés ouvriers qui doivent envier le sort des nègres. C’est elle qui faisant expulser une famille de miséreux qui la suppliaient de patienter, comme ils auraient imploré le Pic du Midi, leur fit cette réponse cornélienne : « Il faut bien que les propriétaires mangent ! »
L’église paroissiale aussi lui appartient comme le polygone appartient aux artilleurs. Le curé et les vicaires tremblent sous elle, sachant trop que rien ne pourrait marcher sans ce hanneton charitable qui est à la tête de toutes les œuvres. Quand elle fait la quête, ce qui arrive très souvent, il faudrait une hardiesse plus qu’ordinaire pour se dérober. Elle a une façon de vous tendre obstinément son aumônière et de vous la secouer à la figure qui ne permet aucune évasion.
Appartenant au diocèse de Versailles, elle a même organisé une société de gymnastique dont elle administre les fonds et que Monseigneur est venu bénir. On assure qu’elle a chez elle un trapèze et qu’elle fait du rétablissement et des haltères entre les offices.
Elle fut avantagée par son père, ancien universitaire mitigé de bonne mort à qui nous devons une traduction de Catulle en vers acrostiches, du doux nom de Lesbie qui la complète admirablement. Sa vie entière est transparente comme le cristal et même à claire-voie. Ce serait du délire de lui chercher des aventures. Il ne tint qu’à elle d’épouser des boucs innombrables alléchés par ses écus, mais la Providence qui veille sur les brebis ne le permit pas et sa place est au Commun des vierges à qui n’a manqué que l’occasion ou le martyre.
Un assomptionniste sécularisé, grand amateur de friture et guetté par la concupiscence des yeux, est en train d’écrire son histoire qu’il intitulera sans doute Une Vie édifiante, pour être publiée avec l’imprimatur de l’Ordinaire et l’approbation de plusieurs pontifes. Ces quelques lignes émues pourront lui servir de préface.
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