‹ Extrait des rapports d’un agent de policeChapitre 1 sur 8 · Chapitre 1

Chapitre 1

Conformément aux ordres que vous m’avez fait l’honneur de me transmettre, je suis allé, le 29 du mois dernier, vers cinq heures du matin, me mettre en faction au débarcadère du Nord. Une pluie battante, obstinée, faisait de chaque rue une petite rivière. J’eus quelque peine à découvrir mon homme dans la mêlée des voyageurs. Il avait à la main un paquet assez lourd, enveloppé dans un morceau de lustrine de couleur cendre et noué avec une sorte de ceinture étroite en laine verte, à boucle. Du signalement qui m’a été remis, ce paquet est peut-être la seule chose désignée scrupuleusement, car, pour ce qui est de l’individu lui-même, monsieur l’employé aux passe-ports a fait son portrait bien à la diable. On m’a pourtant affirmé que ce monsieur est peintre. Après cela, vous me direz qu’une plume n’est pas un pinceau. Je ne saurais trop m’appesantir là-dessus. Dans nombre d’affaires, quand le succès ne répond pas à notre zèle, on nous taxe d’incapacité, tandis que, la plupart du temps, il ne faudrait s’en prendre qu’à la négligence de ces messieurs. Il me semble essentiel de mettre sous vos yeux ce signalement dérisoire :

« Agé de trente ans. — Taille d’un mètre 70 centimètres. — Cheveux châtains. — Front découvert. — Yeux bleus. — Nez moyen. — Bouche moyenne. — Barbe noire, — Menton rond. — Visage ovale. — Teint uni. — Signes particuliers, néant. »

Sans parler du nom qui s’orthographie Hégésippe Vannier et non pas Vanier, de deux choses l’une, Monsieur, ou celui qui a tracé ce portrait est aveugle, ou il a prétendu se moquer de l’administration. Nonobstant le paquet précité, j’avais encore l’esprit fort perplexe. Pendant que le dit Hégésippe attendait la fin du déluge à l’extrémité de la galerie est, je l’ai soigneusement dévisagé, et cet examen m’a mis hors de moi. Il faut que vous sachiez que les cheveux sont noirs et non châtains ; que l’œil est gris et point du tout bleu ; que la bouche et le nez sont plutôt grands que moyens. Mais ce qui notamment est à mettre sous verre, est l’épithète noire appliquée à une barbe qu’on prendrait, ma foi, ou je suis borgne, pour des copeaux de palissandre. J’ajouterai que mon indignation a été sans borne, quand j’ai aperçu au front du sieur Vannier, qui s’est décoiffé un instant, une cicatrice de la grandeur d’un haricot. Comment donc, aux signes particuliers, monsieur l’employé a-t-il écrit NÉANT avec les plus beaux parafes de sa plume ? Ces inqualifiables inexactitudes n’allaient à rien de moins qu’à me faire commettre une bévue, et partant à me valoir une semonce de mon chef. D’honneur, je me serais démis, n’eussent été mes devoirs dont je suis esclave et ma passion pour l’état auquel je me suis voué.

Mais il me tarde de vous parler des mesures que j’ai prises en vue de parvenir directement et promptement au but que vous m’avez indiqué. Je crois avoir surpassé en conception mes plus célèbres confrères et avoir vraiment reculé les bornes de l’art.

Le sieur Vannier, en retard de trois termes, n’est revenu de voyage que pour recevoir un congé dans les règles. Mon étoile a permis qu’il y eût, à côté de la nouvelle chambre récemment louée par lui, un cabinet qui n’en est séparé que par une cloison assez mince. J’ai tout d’abord conquis les bonnes grâces du concierge par un denier à Dieu de cinq francs. Cet homme ne voulait rien moins que me faire l’histoire secrète de tous les locataires de la maison. Je n’en demandais pas tant. J’ai visité le nouveau logement de Vannier avec la plus scrupuleuse attention. Cette chambre est petite et obscure ; la fenêtre en est basse. Des poutrelles produisent au plafond une série d’entrevous pleins d’ombre. Toutes ces remarques cadraient on ne peut mieux avec le projet que je roulais dans ma tête.

L’enthousiasme ne me permettant pas un moment de délai, je suis arrivé le lendemain avec un coucher complet, des chaises, un fauteuil, une table et les outils nécessaires à l’édification de mon chef-d’œuvre. J’avais parfaitement observé la veille que le plafond uni de mon cabinet (ce cabinet est une annexe récente) était plus élevé que celui de la chambre de mon futur voisin. Juché sur un échafaudage construit avec ma table et une chaise, je pratiquai, à l’aide d’un vilebrequin, un trou juste à la jonction du plafond et du mur de la chambre de mon homme. Cet ouverture, grâce à mon coup d’œil, se trouva précisément entre deux poutrelles, dans un endroit où ne pénètre jamais le jour. Je l’arrondis en entonnoir au moyen d’une fraise, et j’y appliquai mon œil. Je constatai avec une joie indicible que je voyais l’intérieur de Vannier, non moins bien que si tout mon corps s’y trouvait.

Illuminé en quelque sorte par ce premier résultat, je poursuivis ma tâche qui n’était qu’à demi faite. J’eus recours à un ferblantier auquel je fis confectionner un petit tube dont le modèle m’était inspiré par les connaissances que j’ai puisées aux cours de la Sorbonne. Je n’eus pas plutôt cet instrument entre les mains que je courus à mon cabinet. A la même cloison, tout près du premier trou, je perçai sinueusement une ouverture du diamètre de mon tube, destiné dans ma pensée à remplir les fonctions d’un tuyau acoustique. Je fus contraint de m’y prendre à diverses reprises. Vannier, emménageant ses livres petit à petit, ne discontinuait pas d’aller et de venir. Puis, des outils d’une forme insolite me devenaient indispensables. Ma patience et mon courage eurent raison de tous les obstacles. Il ne s’agissait plus que de me livrer à une épreuve décisive et de savoir en fin de compte si j’avais plus de vanité que de mérite. Mon plan fut non moins vite réalisé que conçu.

Je descendis dans la loge et dis au concierge que mon état exigeait le plus grand calme, que je craignais bien d’être troublé par mon voisin, et que finalement je désirais qu’il vînt m’aider dans une petite expérience.

Il s’empressa de me suivre.

Nous entrâmes d’abord chez Vannier où je m’assurai que mes deux ouvertures, situées dans un coin très-sombre, ne pouvaient pas s’apercevoir. « Restez ici, » dis-je ensuite au concierge. « Je vais m’enfermer chez moi. Vous parlerez d’abord à haute voix, puis d’un ton moins haut, puis bas, puis très-bas, enfin vous pousserez un soupir. » De là, j’allai à mon échafaudage et mis mon œil à l’ouverture. J’aperçus avec satisfaction le concierge qui, se promenant par la chambre, semblait supputer la valeur des meubles, et fouillait curieusement dans les placards. Cet examen lui arracha même une assez vilaine grimace. « Y êtes-vous, Monsieur ? » cria-t-il tout à coup avec force. Puis, moins haut, selon mes instructions. « Hop ! Monsieur, entendez-vous quelque chose ? » Enfin, d’un ton graduellement de plus en plus bas, il répéta sa phrase et termina par un gros soupir. Il va sans dire que, si je ne perdis aucun de ses gestes, je recueillis jusqu’aux plus légères inflexions de sa voix.

Avais-je raison de m’enorgueillir ? A l’instar de l’araignée, j’ai tramé une si merveilleuse toile, que le plus imperceptible mouvement de l’ennemi ne saurait m’échapper. Pensez-vous qu’on ait jamais réalisé le moyen efficace d’entrer aussi avant dans une poitrine d’homme, dans sa cervelle, dans sa conscience ? Je m’applaudis d’autant plus volontiers, que le sujet soumis à mon analyse, soupçonné, à bon droit, j’en ai la conviction, de pensées ténébreuses et de projets coupables, est insondable comme la mer, discret comme la tombe, et semble se plaire à dérouter les yeux qui l’étudient. Ah ! il peut à l’avenir jouer au fin, s’enfermer à triple serrure, refuser au papier même l’apparence d’un aveu, se défier de ses plus intimes amis, même de sa maîtresse, je le dis avec orgueil : Je le tiens ! il est ma chose ! et j’aurai son secret, le cachât-il dans son talon !

N. B. Pour tout cela, loyer, denier à Dieu, pourboires, mobilier, outils, etc., j’ai à peine dépensé, en dehors de mon salaire quotidien, la modique somme de cent cinquante francs. Aussi, Monsieur, compté-je que vous ne me refuserez pas ce à quoi je tiens le plus au monde, votre estime et vos suffrages, et que vous daignerez me continuer votre bienveillance.

q

Page 1