Chapitre 2
En attendant, Monsieur, que l’ennemi déchire le voile qui cache à n’en pas douter bien des scélératesses, je vous donnerai, vaille que vaille, un aperçu de l’intérieur du personnage et quelques détails sur sa manière de vivre. J’y joindrai la copie d’une lettre dont j’ai eu communication au Cabinet en me prévalant de votre signature. N’étaient vos ordres précis qui m’astreignent à noter religieusement les moindres faits et gestes du sieur Vannier, j’eusse passé tout cela sous silence. Au moins, si le présent rapport manque d’intérêt administratif, aurez-vous un spécimen de l’excellence de mon engin, et une idée approximative des services qu’on est en droit d’en attendre.
La chambre, à peu près carrée, est légèrement lambrissée du côté de la fenêtre. Une couchette en fer est placée le long de la muraille qui me fait face, de telle sorte que, de mon observatoire, je vois mon homme fermer les yeux et les ouvrir. A la tête du lit, laquelle est à ma gauche et regarde la croisée, se voit une caisse noire dont il fait une table de nuit au moyen d’une planche encombrée de papiers et de livres. De mon côté, dans un angle, gît un pot à beurre que je devine au son qu’il rend, quand on y puise de l’eau. Je compte en outre deux chaises et une table grande comme la main, sur laquelle est rangé tout ce qu’il faut pour écrire. Mon ouverture est si savamment pratiquée que j’aperçois même, en imprimant à mes yeux la direction la plus perpendiculaire possible, les cordes et le ventre rouge d’un gros violon, accroché au mur qui nous sépare. Enfin, au pied du lit s’ouvre un placard dont les rayons sont chargés d’un tas de bouquins, de journaux, de papiers noircis et d’un peu de linge. Je crois bien que c’est tout le mobilier.
Il est jour à peine que Vannier se lève. Il fait son lit et balaye sa chambre ni plus ni moins qu’une ménagère. Je balance à continuer, tant la chose est hétéroclite. Il vide à demi sa fontaine dans un seau en zinc et commence une cérémonie à stupéfier des canards. Je vous certifie qu’il n’y va pas de main morte et qu’il n’a nulle crainte de s’user la peau. C’est chose nouvelle, près de moi, qu’une pareille rage d’ablution. Je ne me lave guère que les jours de barbe ; voilà bien vingt ans que je ne suis entré dans une rivière ou dans une baignoire, et je ne m’en porte pas plus mal pour ça. Il ne manque jamais ensuite de passer l’éponge mouillée sur tous les carreaux du plancher et de les essuyer avec une loque. Après quoi il s’habille et s’agenouille près de son lit, pour réciter à mi-voix, les mains jointes et le nez en l’air, avec une ferveur hypocrite, capable de tromper le diable :
« Notre Père qui êtes dans les cieux, etc. »
Cela fait, il s’assied à sa table et se met à écrire avec une sorte de fièvre. Je jurerais que ce sont des écrits incendiaires. Il suffit, pour s’en convaincre, de voir son excessive contention d’esprit, les plis de son front, ses yeux hagards et méchants, les mouvements convulsifs de sa plume qui écorche le papier, et l’espèce de rage avec laquelle il rature parfois ce qu’il vient d’écrire. Dans ces moments, les veines de son front se gonflent à faire croire qu’elles vont éclater.
Vers dix heures, il ouvre son placard et en tire un pain de soldat, soigneusement enveloppé dans un linge blanc. Il en coupe une tranche, puise un verre d’eau, et déjeune. Je l’ai vu cependant compter et recompter plusieurs pièces de cinq francs. Enfin !… à la suite de cet étrange repas, il prend un livre et reste penché dessus jusqu’à midi, heure à laquelle il a coutume de sortir. Ce qu’il va ourdir dans les quartiers les plus éloignés, chez nombre de journalistes à juste titre suspects, je l’ignore encore ; mais au moins peut-on présumer que les choses ne marchent pas à sa guise, car je constate que sa figure s’assombrit chaque jour davantage. Parvînt-il, au reste, à se composer un extérieur moins lugubre, que les airs qu’il joue sur son gros violon suffiraient à trahir le désespoir qui l’étreint. Je vous avoue, Monsieur, que je n’ai jamais entendu geindre d’une façon aussi lamentable ; on en sangloterait volontiers. Je préférerais quelque chose de sautillant ; mais d’une âme aussi funèbre ne peut probablement sortir une plus agréable musique.
Chose à peine croyable, Monsieur, il dîne aussi maigrement qu’il a déjeuné, avec un morceau de pain noir et un verre d’eau. Enfin, à la nuit, à la suite d’une nouvelle promenade, et après avoir dit son oraison du matin avec la même onction ridicule, il se couche et s’endort.
Voilà une fois pour toutes, sauf de rares exceptions, comment se partagent les jours de cet individu bizarre. Dans ces habitudes en quelque sorte sauvages, vous verrez comme moi, je n’en doute pas, une sourde révolte contre les coutumes sociales. La vie de cet homme, sa solitude, sa mélancolie, son mutisme, ses yeux de chat-huant, cachent, j’en suis convaincu, les plus sinistres projets. Aussi, ne douté-je pas que je n’aie avant peu, grâce à mon observatoire, à vous révéler bien des choses importantes.
Je transcrirai ici la lettre dont j’ai parlé, laquelle est à l’adresse d’un certain Eugène Vachelot, actuellement en résidence dans une petite ville du pays de Liège.
« J’aurai donc la douleur de n’avoir jamais rien d’heureux à t’écrire. Depuis mon retour ici, en dépit d’une dépense énorme de courage, aucun changement n’est encore survenu dans ma position. Je serais tenté de dire, comme le Spiegelberg de Schiller : « Le courage augmente avec le danger, la vigueur avec la contrainte. Le destin veut sans doute faire de moi un grand homme, puisqu’il me barre ainsi la route. » Mais je lutte vainement contre la puissance des pressentiments qui s’obstinent à troubler mon âme. Il est dans la vie des hommes de ces accidents mystérieux et en apparence fatidiques qui bouleverseraient la tête la plus solide. Récemment, je traversais le boulevard, abîmé dans mes rêveries, interrogeant les ténèbres de l’avenir, quand, tout à coup, cette parole me fut glissée dans l’oreille : « Destiné à toujours végéter. » Je levai les yeux et considérai avec stupeur un homme qui marchait d’un air pensif et ne faisait nulle attention à moi. J’en fus presque épouvanté. On le serait à moins. N’est-il pas extraordinaire que dans Paris, où s’agitent deux millions d’hommes peut-être, je me croise avec un inconnu juste à l’heure où glisse entre ses dents une phrase dont l’à-propos fait si nettement un oracle à mon adresse ? Sans doute, la raison me crie : Hasard ! préjugé ! Mais mon sentiment intime, malgré ma force de volonté, s’acharne à en faire contre moi des instruments de torture. Parlons d’autre chose.
« Tu dois te le rappeler, tandis que, tout heureux, nous suivions en causant les rives de la Meuse, plusieurs fois, comme par hasard, un nom m’est venu aux lèvres, celui de Louise. Je n’attendais que la moindre marque d’une curiosité bien légitime pour te dire les détails d’une histoire que j’ai hâte d’accorder à ta discrétion. Aussi bien, à ne point mentir, est-ce ma consolation de parler d’une enfant que j’aime, et qu’à cause de cela précisément je dois m’abstenir de revoir.
« Son père et sa mère occupent la loge d’une maison dont ils auraient jadis pu être locataires. Note bien cela. Aubin m’y conduisit un jour, sous le prétexte de divers tableaux que ces bonnes gens conservent à titre de souvenirs de leur ancienne aisance. Un spectacle navrant y prit sur-le-champ toute mon attention. Une pauvre fille, renversée sur une chaise longue, et à demi cachée sous les plis d’un vieux châle, paraissait en proie à une lente agonie. Sauf des taches rouges de mauvais augure, son visage était d’une lividité de morte. Ses yeux caves, cerclés et de noir, étincelaient, ou plutôt, flambaient de fièvre. Elle toussait par instant à se déchirer la poitrine. Ces ravages étaient le résultat de rigueurs qu’elle s’était subitement imposées sans raison connue. Loin de prendre soin d’elle, dès qu’elle se sentait mieux, elle recherchait de préférence des travaux grossiers et fatigants, et répugnait à se nourrir. L’hiver, par les plus grands froids ; on la surprenait dans sa chambre sans feu, marchant pieds nus sur le carreau. Le père et la mère, dont elle est l’unique enfant, vivaient dans le désespoir. Louise, muette à leurs questions et à leurs caresses, sans tenir compte ni de leurs prières ni de leurs larmes, s’obstinait dans un genre de vie qui la tuait sûrement et rapidement.
« Attiré par un intérêt invincible, je retournai dans cette maison et m’appliquai à recueillir les caractères de la maladie qui dévorait cette pauvre fille. Dans ma passion de connaître son secret, je ne me lassai pas de l’étudier. Elle fut bientôt pour moi d’une transparence de cristal. Il me fallut des épreuves réitérées pour ne pas croire à une erreur. Un orgueil sans mesure avait surgi soudainement dans l’âme de Louise pour y causer des désordres analogues à ceux d’un poison. Pour tout dire en une fois, elle rougissait comme d’un crime d’être la fille de concierges, et la honte et le dégoût de son état s’étaient développés en elle à ce point qu’elle avait résolu de se laisser mourir pour échapper au désespoir de vivre dans une loge de portier. C’est notre mal endémique d’aujourd’hui.
« J’entrepris de la guérir, ou mieux, de la ressusciter. Nous nous étions senti tout d’abord de la sympathie l’un pour l’autre. Sans paraître me douter des idées fausses qui la rongeaient, je conduisis nos entretiens sur le terrain même de ses préoccupations incessantes. Je m’aperçus que la plupart des lieux communs sur ce sujet étaient nouveaux pour elle. J’y joignis tout ce que pouvait me suggérer ma propre conviction. Je réussis à la convaincre que la dignité est de tous les états, et qu’il est toujours possible, pour peu qu’on le veuille, de forcer le respect d’autrui. Je lui fis inexorablement sentir le côté ridicule de son désespoir et l’énormité de ses torts envers son père et sa mère…
« Du jour où je la décidai à m’obéir, je la regardai comme sauvée. En effet, sous l’influence d’un régime, le calme d’esprit et surtout la volonté aidant, les symptômes alarmants disparurent et elle reprit sensiblement des forces. Aujourd’hui, elle est méconnaissable. Je voudrais que tu la visses. C’est une belle jeune fille, svelte et élégante, douée d’une physionomie expressive où brille un doux œil noir qui ruisselle pour moi de chastes tendresses. Le timbre musical de sa voix produit sur mon oreille l’effet d’une caresse et me remue jusqu’au fond de l’âme. Je ne connais pas, en somme, de charmes féminins qui lui manquent. Je ne parle pas de ce qu’elle sait, car à côté de ce qui est inhérent à elle, je regarde ce qu’elle a acquis comme fort peu de chose. L’enthousiasme avec lequel je t’en parle, te dit assez combien je l’aime.
« Mais se livrer bénévolement à une passion qui n’offre, si bien qu’on cherche, la perspective d’aucune issue heureuse, me semblerait l’acte d’un fou ou d’un malhonnête homme. Cette pauvre fille se fanerait et périrait dans un milieu misérable. Je me reprocherais à l’égal d’une lâcheté insigne de la prendre pour femme avec la certitude d’en faire une malheureuse. J’ai donc pris le parti de la fuir. Je prétends qu’elle cesse graduellement de voir en moi un personnage nécessaire à son existence, et qu’elle ne m’aime, pour ainsi dire, que sous bénéfice d’inventaire. Si mon horizon daignait se rasséréner un peu ; si, par impossible, je cessais de me briser la tête aux obstacles qui poussent sous mes pas, comme par enchantement ; si je pouvais enfin toucher au but de cette ambition, pourtant si raisonnable, de gagner ma vie à la sueur de mon front, nous aurions tout le temps alors de songer à te donner une sœur qui t’aime déjà presque autant que moi-même.
« Par malheur, mon avenir se borne présentement à trente jours de vie assurée, et l’heure est proche où il faudra prendre un parti décisif. Pourvu qu’on n’exige rien de honteux, car alors plutôt mourir, je suis au moins décidé à faire tout, voire à donner la moitié de mon sang pour conjurer cette fatalité qui semble me suivre des yeux comme font les corbeaux un convoi de morts. »
Pendant que j’y suis, Monsieur, je n’omettrai pas que Vannier vit en société d’un chat d’une beauté surprenante, je veux dire d’une chatte angora aussi blanche que la neige. Elle a de grands yeux rouges, un museau rose arrondi à la manière d’un museau de lion, des moustaches énormes, au total, un air bon enfant. Ses mœurs sont presque aussi singulières que celles de son maître. Je ne me rappelle pas l’avoir encore entendue miauler. Elle dort en rond et file tout son saoul tant que Vannier garde la chambre, et profite de son départ pour aller rôder dans la maison, par les corridors et sur les toits. Mais à peine l’entend-elle rentrer, qu’elle accourt gratter à la porte. C’est tout au plus si elle vient de temps à autre se frôler le long des jambes de son maître pour en avoir quelques caresses.
Je ne dois pas non plus oublier que je donne fréquemment des pourboires au concierge, que je suis au mieux avec lui et qu’il est entièrement à ma discrétion. Voir la note ci-jointe.
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