‹ Extrait des rapports d’un agent de policeChapitre 8 sur 8 · Chapitre 8

Chapitre 8

Monsieur, je vous envoie mon dernier rapport sur le sieur Hégésippe Vannier. Une lettre, à la même adresse que la première, et que j’ai surprise de la manière que vous saurez plus loin, va vous apprendre comment j’ai décidément terminé ma tâche. Voici cette lettre :

« A l’heure où tu liras cette lettre, j’ai pris mes mesures, tout sera irrévocablement fini. On dira que, devenu fou d’impuissance, j’ai recouru au suicide. On dira peut-être la vérité, car je crois qu’un homme ne peut mourir qu’il n’ait produit tout ce qu’il avait à produire, qu’il ne soit plus, pour ainsi parler, qu’un sac vide. Cependant, jamais je n’eus plus de santé et d’énergie, jamais des facultés plus saines, jamais je ne me sentis plus voisin du but, qu’à cette heure où je m’en vais. Ce serait le cas de s’écrier : Fatalité ! J’aurais mauvaise grâce, je ne commettrai point cette sottise. Enrayé par le besoin, provenu en partie d’une maturité trop tardive, j’ai échoué. Je pouvais tout aussi bien me trouver mûr juste au jour où la misère est venue s’asseoir à ma porte, et réussir, et la fatalité devenait destinée. D’où, avec raison : Destinée, conscience, a dit un Allemand, deux mots pour une même idée. Fatalité ! préjugé funeste contre lequel l’homme doit faire rage. L’être assez malheureux pour y croire ne tarde pas à être frappé de vertige ; il se tord lui-même les entrailles, quand il est convaincu de succomber sous la puissance d’un destin inexorable.

« D’ailleurs, je ne suis pas libre de reproches. Il fallait, moins absorbé dans mon travail, moins âprement préoccupé du but, consacrer un temps à l’étude de la vie. Solitaire, je me suis fait le centre d’un cercle d’idées absolues, quand il n’est de possible en pratique que les idées relatives. L’homme assuré contre la faim peut seul, et encore ? suivre inflexiblement la ligne droite, se dispenser de mensonges, n’obéir, dans l’expression de ce qu’il sent et pense, qu’à l’influence de sa conviction. Au nécessiteux, le machiavélisme n’est pas moins nécessaire que le talent. Pour s’établir en ce monde, il faut y paraître établi. On ne tombe pas sous le coup d’un article du Code pour un peu intriguer, un peu mentir, un peu mendier, voire un peu voler. Faute de souplesse, je me brise. Je ne profère d’imprécations contre personne. J’ai rencontré nombre d’hommes de cœur. J’en connais un, entre autres, d’un caractère ferme et loyal, d’un esprit élevé, d’un grand talent, d’un jugement rare, à qui j’eusse de bon cœur ouvert mon âme. Mais, précisément parce qu’il est ainsi, pour en avoir été bien traité, pour l’estimer profondément, à ses yeux moins qu’à ceux de tout autre, jamais je n’eusse consenti à manquer de dignité, à me faire mendiant…

« Dieu connaît seul quelle était ma profonde passion de vivre. Que je ne regrette pas amèrement la vie, cela est impossible. N’y aurait-il que toi avec qui je comptais vivre un jour, et Louise, pauvre fille qui nous eût créé un intérieur si plein de charmes ; ne songerais-je qu’à ces peintures éblouissantes qui m’enivraient, à ces symphonies sublimes qui me causaient des joies ineffables, comment ne serais-je pas abîmé dans l’affliction ?

« Si seulement il m’eût été possible de me cacher en ce monde, de m’enfouir dans quelque lieu comme dans un tombeau ! J’eusse été, simple machine aimante, en quelque ferme ou à quelque coin de rue offrir le service de mes bras. Cela ne peut être. Suppose-moi au fond de la Sibérie, ou en Chine.. ou en Amérique, chez les sauvages, eh bien ! je ne sais par quel hasard, à une heure donnée, il passera un homme qui m’a connu et s’en ira dire où et comment je vis. Et de cela, je ne pus jamais supporter l’idée. S’il n’est pas vrai toujours de dire que passé oblige, au moins est-il sûr que celui qui a vécu dans un milieu intellectuel, qui a laissé s’accréditer sur son compte certaines idées, ne peut pas dans ce même milieu, ou dans tout autre où on pourrait le découvrir, consentir à descendre au niveau de l’idiot ou du cheval borgne.

« Je ne prétends point donner ma mort en exemple. Je ne songe pas davantage à la justifier. Mais je voudrais que l’analyse de ma vie, la note de mes travaux incalculables, le récit des douleurs atroces qui m’ont conduit à me détruire, parvinssent partout où il y a des hommes vraiment pères. Si l’on pouvait connaître une fois pour toutes ce que vaut cette vie isolée, privée des joies de la famille, murée par la haine ou l’indifférence, grosse de terreurs et de doutes, et qui, la plupart du temps, n’aboutit qu’à la misère et au désespoir ! Si l’on pouvait enfin se convaincre combien celle du paysan ou de l’ouvrier est belle à côté, combien, après tout, il est préférable de respirer l’air à pleins poumons dans les champs ou même de s’étioler dans un étroit espace, de conduire une charrue ou de manier le rabot ou la lime !… Mais je ne dois laisser aucune trace. Je suis comme un fruit vert qu’un coup de vent arrache de l’arbre. Je n’ai pas écrit cent lignes jusqu’à ce jour que j’eusse volontiers signées de mon nom. J’ai brûlé tous mes papiers : projets, ébauches, manuscrits informes, idées décousues. Je ne laisse rien, et probablement il ne sera plus question de moi dans huit jours.

« Du moins, on laissera mes cendres en paix, et mon ombre ne sera pas troublée par quelqu’un de ces généreux personnages qui prennent le tombeau des morts pour piédestal de leur colossale et indécente vanité.

« Adieu, ami bien-aimé, ou plutôt, au revoir ! Je m’en vais dans la mélancolie, mais aussi dans la résignation et l’espérance. Quand, après une jeunesse privée de ses joies, arrive l’âge mûr sans sécurité et sans considération, que reste-t-il en perspective, sinon une vieillesse isolée, misérable, maudite ? Je ne perds donc pas grand’chose, je ne fais que devancer une heure qui tôt ou tard sonne pour chacun. L’homme a le tort de vouloir oublier un fait inévitable qui console et moralise. La mort, somme toute, n’est qu’une fontaine de Jouvence, et, à ce point de vue, n’a rien d’effrayant. Peut-être, qui sait ? me reverras-tu encore sous les traits d’un petit enfant, avec des bras pour te caresser et un cœur pour te chérir. »

Actuellement, Monsieur, je reprends mon récit à l’endroit où je l’ai laissé. Le sieur Hégésippe n’a pas quitté sa chambre le 22. Je ne sache pas qu’il ait mangé en ce jour qu’il a employé, comme les précédents, à brûler des lettres, à ranger tout chez lui et à faire des paquets. Cette besogne l’a occupé jusqu’au soir. Sa chambre, dont le contenu, mis en lots étiquetés, était symétriquement entassé le long des murs, ressemblait en petit à la salle d’un commissaire-priseur. La nuit venue, je pensai qu’il allait dormir. A l’encontre de cette attente, il commença à écrire des lettres et me parut décidé à veiller fort tard. Je me couchai.

Au jour, je m’aperçus qu’il avait passé la nuit sur sa chaise et la plume à la main. L’excès de sa fatigue se trahissait par une excessive pâleur et un grand désordre dans ses traits. On voyait aussi qu’il avait pleuré. Il plia et cacheta trois lettres, y mit l’adresse, et dormit environ deux heures, le front dans ses mains et les coudes sur sa table. De temps en temps, il rêvait tout haut et proférait des phrases entrecoupées. Une fois même, il s’est réveillé en faisant un bond. Son visage exprimait une profonde terreur. Il a rappelé ses souvenirs et a souri mélancoliquement…

En le voyant prendre une des lettres et se disposer à sortir sans chapeau, j’eus le pressentiment de ce qu’il allait faire. Je le devançai chez le concierge où je m’assis dans le coin le plus sombre. Vannier y entra en effet bientôt. « Veuillez, » dit-il, « jeter cette lettre à la poste. Je n’ai pas le temps de sortir, j’ai beaucoup à faire chez moi. » Il déposa la lettre et une pièce de deux francs sur la table et sortit. Je dis alors au concierge du ton le plus naturel : « Je vais précisément à la poste. Si vous ne voulez pas vous déranger, je ferai de bon cœur votre commission. » Cet homme ne demandait pas mieux. Je courus à mon autre domicile, je décachetai la lettre avec précaution et la copiai en toute hâte. Je fus promptement de retour à mon poste.

Voici maintenant minute par minute les dernières heures du sieur Hégésippe.

Je fus bien surpris, me doutant du dénoûment, de voir ce Vannier prendre encore la peine de laver soigneusement le carreau de sa chambre, de défaire son lit, de retourner son matelas, de plier sa couverture en quatre, et enfin de mettre des draps blancs. Non content de cela, ce qui est encore plus incompréhensible, il s’est aspergé d’eau fraîche selon sa coutume, s’est parfumé la tête et la barbe et a passé sa meilleure chemise. Je l’ai vu ensuite tourner deux fois la clef dans sa serrure, boucher hermétiquement l’ouverture de sa cheminée, et introduire des chiffons dans les interstices de sa fenêtre. Après quoi il a tiré successivement les trois fourneaux du placard et s’est appliqué à mettre le feu au charbon.

Sa pâleur était livide ; ses mains tremblaient ; de ses lèvres frémissantes s’échappait à tout instant ce cri : « Mon Dieu ! mon Dieu ! » Sa passion d’ordre ne lui a pas laissé de repos qu’il n’ait eu plié proprement ses habits et noué son linge sale dans une serviette. Pendant ce temps-là, les fourneaux s’allumaient et la vapeur de charbon remplissait la chambre. Le chat dormait en rond sur l’une des chaises. Vannier s’est mis alors à genoux et a prié mentalement avec une ferveur extraordinaire.

Ah ! Monsieur, mon état m’a souvent appelé dans les églises, mais j’avoue n’y avoir jamais vu une pantomime aussi merveilleuse. Bien des dévots eussent pu venir à mon observatoire prendre des leçons.

Le sieur Hégésippe a mis fin à sa prière en ces termes :« Mon Dieu ! je remets mon âme entre vos mains ! Mon Dieu ! Seigneur de toutes choses, mieux que moi-même, vous connaissez cette âme ! Pardonnez-moi, ô mon Dieu ! je pars pour rester digne de vous !… »

J’étais haletant, Monsieur, et vous le comprendrez. L’attention m’arrachait les yeux. Il s’est enveloppé dans ses draps comme dans un suaire. Les fourneaux étaient déjà presque ardents. Des flammes blanches et bleuâtres se promenaient sur les charbons rouges. Ces charbons pétillaient à la manière des gens qui jouent des coudes pour avoir de la place, et lançaient des étincelles, vraies paillettes d’or enflammées. C’était fort réjouissant à voir. Malgré moi, je songeais aux flammes si jolies du punch. Vannier passait du rouge au blanc et vice versa ; ses yeux roulaient machinalement dans leurs orbites…

Le chat s’est tout à coup réveillé. Il a ouvert un grand œil plein de frayeur. Il a fait le tour de la chambre en vue évidemment de trouver une issue. Il s’est mis à hérisser ses poils et à faire des bonds. A ses miaulements plaintifs, Hégésippe s’est ranimé, « Pauvre bête, » a-t-il dit, « je t’oubliais. » Il s’est levé, non sans faire d’efforts, et, chancelant comme un homme ivre, est allé entr’ouvrir la porte. Le chat s’est échappé comme une flèche. Il poussait des cris déchirants à faire croire qu’il appelait au secours, ou voulait donner l’éveil. Il a parcouru ainsi toute la maison. Sa voix lamentable s’est graduellement perdue dans le lointain. On ne l’a pas revu depuis.

Les fourneaux étaient rouges. Un brouillard épais obscurcissait l’air. Vannier toussait fréquemment. Sa respiration devenait courte. Il étouffait. Sa peau ne discontinuait pas de changer de couleur et de prendre tour à tour des teintes rouges, noires, blanches, violettes…

A ce moment, on a frappé légèrement à la porte. Vannier entendit sans doute, car il fit un mouvement. Le heurt se renouvela et une voix se fit entendre, voix aussi douce qu’une musique : « Hégésippe ! Hégésippe ! » C’était Louise.

Vannier a un peu soulevé la tête et a dirigé ses yeux vers la porte. Un regret a horriblement contracté son visage. Il a ouvert la bouche et essayé de parler, et la voix a expiré sur ses lèvres entr’ouvertes ; il a réuni toutes ses forces pour se lever, et ses membres déjà roides ont refusé d’obéir. C’était tellement horrible que, moi, qu’on ne taxera pas de sensiblerie, je faillis m’attendrir. La tête est retombée lourdement sur l’oreiller. Il était en proie à l’agonie. Comme des ombres funèbres, des nuages de sang noir passaient et repassaient sur son front ; on ne voyait déjà plus que le blanc des yeux, dont la prunelle discontinuait de s’agiter follement pour disparaître sous la paupière supérieure. Son râle battait une mesure de plus en plus précipitée ; il ouvrait la bouche grande, une mousse rose venait à ses lèvres et sortait de ses narines par petits flocons. Puis, tous ces symptômes de convulsions internes s’effacèrent graduellement, et les muscles contractés du visage reprirent peu à peu l’expression du calme. Enfin quelques soupirs analogues à ceux d’un soufflet sans âme, et je ne vis plus rien remuer…

J’entendis les pas de la jeune fille qui s’éloignait. Je ne pouvais pas me compromettre en la rappelant. D’ailleurs, à mon sens, la mort de ce Vannier était un bien et non un mal. C’était le cas ou jamais d’agir comme à l’égard des repris de justice. A quoi bon intervenir, s’ils s’entr’égorgent ! c’est autant de besogne de moins pour nous, pour les juges et pour le jury. Je n’ai pas pensé qu’un homme de cette sorte méritât de la pitié. Il s’est fait justice lui-même. J’ajouterai que mes instructions me faisaient simplement le devoir de le surveiller, et non celui de lui sauver la vie.

Au moment de fermer ce rapport, je reçois l’ordre formel de quitter mon poste et de me tenir prêt à une nouvelle mission. Il me reste, Monsieur, à me recommander à vous. On aura égard, je l’espère, à l’intelligence que j’ai déployée dans ce beau travail. Ce qu’il m’a fallu de patience, et ce que j’ai enduré de fatigues est inappréciable. Sans compter des courses interminables à travers Paris, et cela durant des jours entiers j’ai dû quelquefois rester des vingt-quatre heures sur ma chaise, sans bouger plus qu’un terme, l’œil au trou, la plume à la main, et n’ayant, pour me soutenir, d’autre nourriture qu’un peu de tabac dans ma bouche. Ma vue s’en est affaiblie et mon estomac en est tout dérangé. Je suis bien en outre l’Hercule de l’économie. Je gage que, depuis les sept semaines environ que cela dure, je n’ai pas dépensé sept cents francs, tout compris. On pèsera toutes ces considérations, et l’on trouvera légitime, j’en ai la confiance, le désir d’avancement que j’ose manifester. Je compte d’honorables services, et je doute qu’on découvre au monde un homme plus amoureux que moi de son état, et qui l’exerce avec une aussi profonde conscience. Enfin, je n’ai jamais failli à l’honneur, et je compte bien vivre perpétuellement dans ces bons sentiments.

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Une édition

Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.

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