Chapitre 7
Monsieur, je vous écris sous l’influence d’une impression affreuse. Quand je considère la simplicité de la cause, je ne comprends pas d’où vient qu’elle a produit des effets si surprenants.
Je ne dors jamais que d’une oreille, l’autre fait toujours le guet. Je ne m’étonne donc point d’avoir été réveillé par un bruit aussi doux que le souffle d’une brise. Mais, en levant les paupières, mes yeux furent attirés vers le milieu de ma chambre, à la hauteur de ma tête, par deux regards rouges qui rayonnaient dans l’obscurité comme deux bougies au fond d’une lanterne. Donner une idée de la secousse que je ressentis est la chose du monde la plus impossible. Ces deux prunelles de démon, ardentes, immobiles, fixées sur moi, accrochaient ma chair comme deux crocs rouges du feu de la forge. Le ressentiment d’une douleur atroce qui courait jusqu’au fond de mes os, faisait de mon corps un mur de cave humide, glaçait mon sang, me médusait. Mon cerveau même semblait de pierre. Si j’étais incapable d’action, je ne l’étais pas moins de penser et de vouloir.
J’obéissais, sans même chercher à m’en défendre, au mouvement circulaire, douloureux à l’excès à force de lenteur, de ces petits globes enflammés qui fouillaient obstinément dans ma poitrine et mes entrailles. Je ne saurais calculer combien de temps je restai en proie à cette folle terreur. J’ai été soumis à bien des épreuves : j’ai eu la jambe cassée d’un coup de pied de cheval ; j’ai dû me faire couper un doigt brisé d’un coup de bâton ; mais de ma vie, de mes jours, je n’ai aussi cruellement souffert que durant cette heure qui m’a semblé plus longue qu’un siècle. Un moment de plus, et je m’évanouissais.
Par bonheur, un léger miaulement m’a débarrassé tout à coup de cet horrible cauchemar. J’ai compris que j’avais affaire à un chat, et ma satisfaction a été si profonde que je n’ai même pas songé à me mettre en colère. D’ailleurs, j’eusse craint d’appeler l’attention de mon voisin qui précisément, comme je le vis en appliquant mon œil au trou, ne dormait pas et travaillait toujours. J’ai entr’ouvert ma porte avec précaution, et le chat s’est empressé de sortir pour aller gratter à la porte d’Hégésippe. J’ignore encore comment cette bête est entrée chez moi. Qu’elle ne tombe jamais sous ma main, dans un endroit sûr !
Au jour, Vannier était encore couché sur sa table, la plume à la main. Il était fort pâle et avait le tour des yeux tout violet. S’il fallait un exemple de ce que peuvent sur l’homme les passions détestables et la fainéantise, jusqu’à quel point elles sont capables de le changer et de le défigurer, il suffirait de montrer le sieur Hégésippe. Je l’ai vu, cet homme, le cœur gonflé d’envie et de rage, chaque jour maigrir et se courber. Actuellement, son visage n’a plus de chair, les lueurs sinistres de son œil brillent au fond de cavités profondes, le poids de sa tête fait ployer son corps décharné. Ceux qui l’ont rencontré il y a un mois, ne le reconnaîtraient certainement plus à cette heure. Les bras croisés sur la poitrine et le front penché, il tourne parfois dans sa chambre comme une bête fauve dans sa cage. D’autres fois, il joint les mains et lève les yeux au ciel, l’hypocrite ! c’est le désespoir vivant.
Il avait prié le sieur Aubin de repasser dans quelques jours. Le peintre a été longtemps sans pouvoir obtenir une parole de lui.
« Je vais enfin quitter cette chambre, » a-t-il dit soudainement d’un air lugubre ; « et je n’en suis point fâché. Tout ici m’inquiète et me fait mal. Il faut sans doute que le chagrin réagisse sur mon esprit et le trouble, car je suis aux prises avec les plus étranges visions. Il me semble qu’on m’espionne. Je suis obsédé par un individu que je trouve sur mon passage n’importe où que j’aille. J’ignore quel est cet homme à face plate, à l’air abruti, au teint livide, et en quelque sorte venimeux, sur lequel les yeux semblent jetés comme deux éclaboussures. Sa barbe est étiolée comme une toison galeuse. Je le sens à toute heure sur ma tête, mes reins, ma poitrine. Ici même, je ne puis me soustraire au poids de son œil qui paraît me tenir en laisse. C’est la fascination de la torpille. Sans doute, l’imagination entre pour beaucoup dans cette impression. Toujours est-il que cette impression m’accable et m’engourdit… »
Tandis qu’il disait cela, il regardait précisément de mon côté. J’ai ôté involontairement mon œil du trou. On eût dit que son regard infernal passait à travers le mur et me dévisageait. Je ne pense pas cependant qu’il voulût parler de moi. Le miroir que je consulte me renvoie une image qui ne ressemble nullement au portrait…
Le peintre lui a demandé où il allait et quand il partait.
« Je vous écrirai, » a répondu Hégésippe. Il a ajouté, après un long silence, au moment où son ami se disposait à sortir : « J’attends de vous un service qui exige une grande ponctualité. Je vais devoir ici un terme. Je n’ai point d’argent, et je ne veux point avoir de discussion avec le propriétaire. Je lui abandonne ce qu’il y a ici. Je me suis arrêté à lui apprendre mon départ au moyen d’une lettre. » Puis, retirant de son pupitre une lettre écrite et cachetée depuis hier, et la remettant au peintre : « Voici cette lettre, » a-t-il dit ; « gardez-la jusqu’au 25. Ce jour-là, ni plus tôt ni plus tard, veuillez la remettre vous-même au concierge de la maison. » Il a beaucoup insisté sur ces détails et a fait promettre dix fois au peintre de s’y conformer rigoureusement.
Il a encore retenu son ami pour lui parler longuement de Louise. « Allez-la voir souvent, » a-t-il dit, « et faites-lui comprendre que le désespoir est une faiblesse stérile. Je ne suis pas plus maître de moi qu’un homme entre quatre gendarmes. Je pars, parce qu’il faut que je parte. Je me sépare d’elle avec la conviction de la revoir un jour. »
Aubin s’est levé de nouveau. Vannier est devenu plus sombre.
« Peut-être ne nous reverrons-nous jamais, » a-t-il balbutié d’une voix altérée. « Le voyage que j’entreprends est long et périlleux… Mon vieil ami, vous m’avez vu bien jeune. Vous connaissez la maison où ma mère m’a mis au monde, la cour où j’ai joué, les champs, les vignes, la rivière dont le souvenir m’est si doux, le cimetière où je voudrais avoir une petite place à côté de cette mère que j’ai aimée, que j’aime éternellement… Vous avez été témoin de mes efforts ; mieux qu’un autre vous savez ma vie et mes douleurs… Avant de nous séparer, mon ami, que je vous serre la main et que je vous embrasse… »
Les larmes coulaient de ses yeux. Je vis l’instant où le peintre allait pleurer aussi. Il se hâta de partir.
« Mon Dieu, » s’est écrié Vannier d’un air abattu et profondément mélancolique, « détournez de moi ce calice ! » Puis, des sanglots dans la gorge : « Mon Dieu, » a-t-il repris, « que votre volonté s’accomplisse jusqu’au bout !… »
Le lendemain, à la suite d’une courte absence, Hégésippe est rentré avec un objet assez volumineux, enveloppé dans un papier épais. C’était un fourneau en terre cuite. — Voilà, pensai-je, un singulier ustensile pour voyager. Je supposai que mon homme, las de pain sec, allait cuisiner un peu pour se donner des forces. A ma grande surprise, dans la même journée, il est sorti trois fois et rentré, rapportant chaque fois, avec les mêmes précautions, un instrument semblable. Je me suis inutilement creusé la tête en vue de découvrir l’usage auquel il réserve ces trois fourneaux qu’il a soigneusement cachés dans son placard. Sa tristesse croissait de plus en plus. Il a employé une partie de la soirée à mettre le feu à des papiers et à des lettres, répétant sans cesse : « Mon Dieu, que votre volonté s’accomplisse !… »
Le 18, il a procédé à une acquisition notable de charbon. Il en a rempli ses trois fourneaux jusqu’aux bords. Moins que jamais, je comprends le but de ces préparatifs. Trois fourneaux pour un homme qui ne fait pas habituellement la cuisine et qui est à la veille de son départ, j’avoue que cela me paraît bien surprenant. J’ai vainement attendu l’arrivée des comestibles. Hégésippe continuait de manger son pain sec et de boire son verre d’eau. La chose de brûler ses papiers semblait le contrarier beaucoup ; son visage avait parfois la pâleur d’un mort. Je frémissais de rage, moi, car ces papiers noircis contenaient sans doute bien des secrets. Et toujours il levait les yeux au ciel et suppliait Dieu d’avoir compassion de lui. S’il est un Dieu, s’occupe-t-il d’un tartufe pareil ?
A l’heure que je vous écris, sa cheminée est à demi pleine de cendre noire, et sa fureur de brûler n’est pas encore affaiblie. Je saurai sans doute bientôt à quoi tendent toutes ces manigances. Il est présumable que mon prochain rapport satisfera pleinement votre curiosité à ce sujet. Je ne perds pas mon homme de vue. Je suis horriblement fatigué. J’ai dans la tête des douleurs névralgiques intolérables. Je ne serais nullement étonné, s’il m’arrivait de faire une maladie.
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