Chapitre 9 Feu de paille
Il était grand ; elle était petite. – Il était maigre ; elle était potelée. – Il était laid ; elle était gentille.
Ils s’épousèrent et passèrent ensemble une période de jours heureux… Mais tout passe en ce monde, sauf le café dans les mauvais filtres. Un jour vint où, grâce au caractère désagréable de sa moitié, il résolut de s’en séparer à tout prix, et de lui montrer la porte.
Jamais on ne vit, n’est-ce pas ? une femme à qui l’on indique l’huis de sortie, en profiter.
— Tu me chasses, dit-elle, je reste !
Et dès lors toutes les facultés de notre jeune époux se concentrèrent sur ce seul but : l’abandonner.
Il songea d’abord à la famine. Trois jours durant il la laissa sans avoir le moindre morceau de pain à se mettre sous les canines. Elle maigrit, mais résista.
— Fichtre ! exclama-t-il, le Dr Tanner a résisté quarante jours ; si elle est de ce calibre-là, ce sera long. Trouvons quelque chose de plus expéditif.
Il essaya des scènes. À toute heure de la journée et de la nuit, il y eut des pleurs et des grincements de dents. Mais aussitôt après, elle demandait grâce, en pleurant, d’avoir pleuré. Ces choses-là désarmeraient un tigre. Aussi, à chaque supplication, était-il désarmé.
— Je ne t’aime plus, dit-il un jour.
— Ça m’est égal, répond-elle, j’aime pour deux.
— Va-t’en voir tes parents que tu adores.
— Moins que toi, mon loup ; je te le jure, je t’aime mieux que ma grand-mère.
Un loup ne peut rien contre une femme qui l’aime mieux que sa grand-mère.
Il tenta de la fuite. Mais partout, avec la sagacité du serpent, la patience du Huron et la vélocité du chasseur d’isards, elle savait retrouver sa trace. Prenait-il le tramway, elle le suivait en voiture. S’élançait-il sur un omnibus, deux minutes après, elle allait le rejoindre sur la plate-forme.
Il simula un voyage. Elle n’en fut pas dupe ; après un jour de recherches, elle tombait à la table d’un café où il ne l’avait jamais conduite, et :
— Garçon ! un autre bock pour moi !
Il fit un voyage à Lausanne. Elle l’apprit et partit par le train suivant.
Il sirotait tranquillement l’absinthe de la liberté à la Brasserie Cloor, et satisfait de la lettre par laquelle il venait de lui faire ses adieux, il appelait :
— Garçon, portez cette lettre à la poste pour Paris.
— C’est inutile, dit-elle en entrant ; la lettre arrivera plus vite à destination en restant ici.
— Bah ! fit-il, après tout, elle a bon ceeur, cette pauvre femme ; et son désagréable caractère me rend le service signalé d’éloigner de moi un tas d’amis. Gardons-la.
— Va, lui dit-il, ma poupoule, tu as gagné ta cause. Puisque tu le veux absolument, reste.
— Avec un vilain type comme toi ! s’écria-t-elle, jamais de la vie !
Et elle s’en alla.
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