‹ Faits diversChapitre 24 sur 91 · Chapitre 23 En première

Chapitre 23 En première

— Une première, Paris.

— Je regrette beaucoup, madame, répondait l’homme d’équipe, mais il n’y a plus de train pour Paris.

— Comment, plus de train ? Mais celui de 9 h 12 ?

— Celui de 9 h 12, madame, passe maintenant à 8 h 47.

— Depuis quand ?

— Depuis avant-hier, madame, c’est le service d’été.

— Mais c’est horrible ! C’est horrible !

L’homme d’équipe esquissa un geste vague, comme pour protester de sa parfaite innocence dans le changement d’heure des convois.

— Et quand le prochain train ?

— Demain, madame, à 6 h 14… Il y a bien un express qui va passer tout à l’heure, mais il ne s’arrête pas ici.

— Pourtant, en demandant gentiment au mécanicien…

— Non, madame, vous n’auriez seulement pas le temps de l’apercevoir.

La situation était réellement ennuyeuse.

La pauvre jeune femme se laissa choir sur un banc et ne fut pas bien loin de pleurer.

Neuf heures à passer dans cette petite gare idiote !

Le village était loin d’une bonne lieue. Il pleuvait à verse. Quelle situation !

Alors elle entra dans une violente colère contre elle-même et contre tout le monde.

C’était trop bête aussi d’être venue dans ce pays ridicule, sur l’invitation de cette grue d’Éléonore. D’abord, si Éléonore l’avait invitée, c’était bien parce qu’elle s’ennuyait, dans ce trou perdu, et aussi pour poser, pour l’épater.

Son château ! Son parc ! Ses écuries !

Elle ferait bien mieux d’avoir un indicateur de chemin de fer un peu frais.

Et puis, cet imbécile de cocher qui la ramène à la gare et qui file sans seulement attendre que le train soit arrivé.

Si on l’assassinait, dans cette petite gare isolée ?

Le village est loin, la pluie tombe si fort qu’on n’entendrait pas ses cris.

Elle est toute seule avec l’homme d’équipe.

Ce dernier semble assez embarrassé de sa position.

Évidemment, il allait se coucher, quand Berthe est arrivée.

Berthe commence à avoir le trac.

Elle examine l’homme à la dérobée.

C’est un grand jeune garçon, admirablement découplé.

Il a des yeux très doux, la bouche est fine.

— Tiens, tiens…, fit Berthe, qui s’y connaît, mais il n’est pas mal du tout, ce garçon-là.

Non, il n’est pas mal, mais il semble de plus en plus gêné.

— Mon ami, reprend Berthe de sa voix la plus aimable, que me conseillez-vous de faire jusqu’à demain 6 heures.

— Madame, il y a justement sur la voie de garage un wagon de première qu’on a retiré d’un train ce matin à cause d’un accident à l’essieu… Si vous voulez y passer la nuit, vous serez toujours mieux que dans la salle d’attente.

La proposition est acceptée.

Le jeune homme prend sa lanterne et conduit Berthe.

Les coussins s’entassent dans un compartiment et forment un moelleux sofa.

— C’est très bien, fait Berthe, mais je vais avoir une peur mortelle, toute seule, sur cette voie.

— Si madame veut, je vais coucher dans le compartiment à côté.

Berthe accepta la proposition de grand cœur, mais dans le courant de la nuit, sans doute dominée par l’effroi, elle exigea que le jeune homme vînt habiter son propre compartiment.

L’humble prolétaire parut enchanté de la proposition.

(Il est inutile, a dit Scribe, de porter une redingote pour qu’un cœur généreux et galant batte dessous.)

Que se passa-t-il dans le compartiment ?

Il est probable qu’on eut beaucoup de peine à s’endormir (la nouveauté de la situation, vous savez).

Au petit jour, rien ne bougeait dans le wagon.

Le chef de gare, un peu inquiet, cherchait son homme.

Un grondement sourd vint du lointain.

Alcide (l’homme d’équipe avait eu l’occasion de dire à Berthe qu’il s’appelait Alcide), Alcide, dis-je, sauta sur ses pieds :

— Nom d’un chien ! s’écria-t-il, le train de 6 h 14 !

Berthe s’étira voluptueusement comme une grande chatte lasse :

— Déjà ! fit-elle.

Page 1