23.1 Histoire de Noël 1
Quand j’y pense, mon Dieu ! comme c’est loin ces temps-là ! Et dire que ça ne reviendra jamais !
Je venais d’arriver à Paris, tout jeune, très bon, effroyablement timide et vigoureux, comme je ne le fus jamais depuis.
C’était le jour de Noël.
Je n’avais pas, à cette époque, les brillantes relations que je me suis acquises depuis, dans le monde des Lettres et des Arts.
Ah ! si on m’avait dit, ce jour-là, qu’une nuit viendrait où je fêterais la naissance du Christ en mangeant du boudin, de concert avec Loulou-Lévy et Mlle Gilberte !
Donc, je ne connaissais alors que de vagues familles bourgeoises, honnêtes, mais dénuées de fantaisie, et la seule idée de réveillonner en ces milieux me donnait une folle envie d’aller me coucher.
Il faisait un froid sec comme un coup de trique.
Les talons des passants sonnaient sur le sol dur, et les voitures tumultueuses roulaient sous les étoiles claires.
Je marchais par les rues, sans but, un peu triste.
Une jeune femme jolie que je suivis m’entraîna, sans le savoir, jusque dans le fond des Batignolles.
Puis, la jeune femme jolie rentra chez elle et je me trouvai seul, dans la nuit.
Les passants se faisaient de plus en plus rares.
Une femme en deuil marchait devant moi, portant dans ses bras une fillette de quatre à cinq ans. La femme suppliait : Je t’en prie, ma chérie, marche un peu, je n’en puis plus.
La voix de la petite répondait, geignarde : Oh ! non, maman, porte-moi encore, sis lasse, sis lasse.
Et ce mot lasse s’allongeait dans la bouche de la petite comme pour exprimer une incommensurable fatigue.
Elles semblaient d’ailleurs aussi lasses l’une que l’autre, les pauvres ! Le pas de la mère s’alourdissait, et je sentais que, malgré son énergie, elle allait bientôt s’arrêter.
Je pris mon courage à deux mains et, rouge comme un coq, je m’avançai :
— Voulez-vous me permettre, madame, dis-je, de porter votre petite fille un bout de chemin ?
Se méprenant sans doute sur mes intentions, la femme me répondit par un merci sec.
J’insistai et, avec moi, la petite fille.
— Oh ! si, maman, laisse le monsieur me porter… Il est fort, lui.
Et je la pris dans mes bras.
Elle enfonça dans mon cou ses menottes froides comme deux glaçons. J’eus un grand frisson dans le dos, ce qui la fit beaucoup rire.
Rassurée enfin par mon air convenable et ma voix douce, la maman me raconta comment elle se trouvait par les rues à cette heure.
Elle avait dîné chez son beau-frère. On s’était attardé à causer. Les derniers omnibus complets. Forcée de rentrer à pied, et il y a loin des Batignolles à la Villette.
La fillette s’était endormie dans mes bras.
À la lueur des réverbères, je voyais sa petite tête pâlotte et fine qui reposait sur mon épaule en toute confiance, et je ne pouvais m’empêcher de l’embrasser à la dérobée.
Tous les cent pas, la mère se récriait :
— Mais non, monsieur, c’est trop, je puis bien la porter maintenant. Vous êtes trop bon.
Je lui répondais :
— Chut !… vous allez la réveiller.
Oui, c’était loin. Tout en haut de la rue de Flandre.
Mais je tenais bon, autant, maintenant, par amour-propre que par charité.
Enfin, nous arrivâmes.
La mère exigea que je lui donnasse mon nom et mon adresse, pour pouvoir me remercier.
La petite, réveillée brusquement, grognait. Elle refusa obstinément de me remercier.
Je rentrai chez moi au petit jour, plus heureux de ma nuit que si j’avais fait le réveillon avec M. Thiers.
Et puis, d’année en année, j’oubliai presque cette histoire.
· · ·
L’année dernière, je tombai amoureux d’une petite jeune fille qui jouait la comédie au théâtre Montmartre.
Une petite jeune fille comme je les aime, pas trop sage, mais pas trop grue.
Je connaissais son histoire.
Son premier et unique amant l’avait lâchée pour se marier, lâchée proprement, lui laissant une petite rente pour s’établir.
Elle s’était mise au théâtre, par vocation. Le soir, elle prenait l’habitude des planches sur les petites scènes, et dans la journée, piochait avec le bon M. Talbot, les rôles tragiques et comiques de tous les répertoires.
Mes avances, l’avouerai-je, furent accueillies froidement.
Elle consentait à ce que je l’accompagnasse de chez M. Talbot jusqu’à la porte cochère de son immeuble, et c’était tout.
Un jour, dans cette promenade, nous rencontrâmes un de mes amis qui m’interpella par mes nom et prénom.
Elle s’arrêta, interdite :
— Comment, c’est vous ? fit-elle.
À partir de ce moment, ses manières avec moi changèrent complètement. Je pus la ramener chez elle le soir, et l’embrasser en la quittant. Elle ne me décourageait plus.
Le soir de Noël, je la vis dans sa loge et l’invitai à souper.
— Justement, me dit-elle, j’allais vous le proposer, mais chez moi, sans façon.
On m’aurait ouvert les portes du Paradis que ma félicité n’eût pas été plus complète.
Nous soupâmes gaiement tous deux, en tête-à-tête, dans sa chambre, au coin d’un bon feu.
Jamais je ne l’avais vue plus jolie et plus tendre.
Elle s’était mise à son aise, en un grand peignoir mauve.
Nous avions fini de souper et nous causions.
Le lit, tout près, un grand lit séduisant, me faisait terriblement loucher.
Elle s’en aperçut et, tendant vers moi ses bras nus dans les manches flottantes, me dit avec une voix de petite fille gâtée :
— T’en prie… porte-moi à dodo.
— Quelle drôle d’idée !
Alors elle reprit son ton naturel.
— Tu m’as déjà portée plus loin que ça… Et il paraît que je n’ai pas voulu te remercier.
Je devinai tout. C’était elle, la petite fille de la Villette.
Maintenant, je voyais dans ses grands cils trembloter deux petites larmes. Je les séchai d’un baiser, en l’appelant : grosse bête !
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