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Chapitre 32 Le mariage de Gédéon

Ce soir-là, Gédéon, rentrant à son hôtel, fut surpris de ne pas trouver la clef de sa chambre à son clou habituel, le 21, je crois.
Une réflexion lui vint : le garçon l’avait sans doute oubliée sur la porte.

— Madame Trouilloux, fit-il doucement, comment cela se fait-il que ma clef ne soit pas au clou ?

Mme Trouilloux, la gérante de l’hôtel, était, à ce moment, plongée, que dis-je, submergée dans la lecture passionnante d’un roman de Boisgobey (gobé par elle, surtout).

Elle voulut bien lever la tête, et murmura, comme sortant d’un long rêve :

— Votre clef ?… Votre clef, monsieur Gédéon ? Ah, oui, votre clef… Eh bien ! c’est une petite dame qui est venue tout à l’heure et qui est montée chez vous. Elle m’a dit que c’était entendu.

À ces mots, un vif incarnat empourpra 1 la surface totale épidermique de Gédéon. Même son cuir chevelu se rosit, comme dit Goncourt.

— Une femme, répétait-il, une femme… Mais je n’attends aucune femme.

— C’est elle qui vous attend, au contraire, répliqua Mme Trouilloux avec infiniment d’à-propos.

— Que faire ? Mon Dieu, que faire ?

— Mais montez donc, espèce de grand serin (Mme Trouilloux est assez familière avec la jeunesse des Écoles). Montez donc, elle est très gentille, cette petite.

Les suppositions roulaient dans la tête de Gédéon comme les galets sur la plage, à l’équinoxe.

Une femme ? Quelle femme ?

Résolution virile, il monta.

Toc, toc, toc.

Une petite voix dans l’intérieur. – Qui est là ?

Gédéon. – Moi.

La petite voix. – Qui, vous ?

Gédéon. – Gédéon.

La petite voix. – Ah, c’est pas trop tôt.

La porte s’ouvrit.

À la lueur de la bougie, Gédéon aperçut un sein furtif, des épaules roses qui s’enfouissaient dans les draps avec une évidente exagération de pudeur.

Toujours viril, Gédéon s’avança, considéra la jeune personne.

Il ne l’avait jamais vue.

La jeune fille poussa un cri.

Gédéon lui apparaissait pour la première fois.

· · ·

Hein, petites lectrices, si je vous lâchais là, en pleine intrigue, en plein mystère. Si j’écrivais au bas de ces lignes : (La suite au prochain numéro), quelle semaine d’angoisses je vous ferais passer…

Je ne ferai pas ça, étant trop bon. Écoutez donc la suite, mes âmes.

Ou plutôt, le commencement :

Gédéon est un très gentil garçon, pas vilain du tout et pas bête.

Mais une timidité incoercible en fait l’être le plus misérable du monde.

Il avait commencé ses études de droit. Il dut les abandonner, la seule vue d’un examinateur le jetant en d’inexprimables terreurs.

À la première question, Gédéon devenait corail ; à la seconde, ivoire, le tout accompagné d’un silence sépulcral. Le professeur n’insistait pas, et il avait tort. Car, à la troisième question, son candidat serait passé à de bien curieux tons d’aigue-marine pâle.

Au bout de quelques examens, cette auto-polychromie dégoûta Gédéon, qui sollicita et obtint une place dans un ministère que je ne désignerai pas plus clairement.

Gédéon adorait les femmes, mais il en avait l’effroi, un tel effroi, que nous le soupçonnions d’être encore… Comment dirais-je ?… d’être encore niais.

D’un commun accord, nous décidâmes, entre camarades, que cette niaiserie était une insulte à notre dévergondage relatif, et nous résolûmes de faire épousseter un peu le duvet de pêche de Gédéon.

Régulièrement, tous les jeudis, Gédéon dînait chez son oncle du boulevard Magenta. Il rentrait vers onze heures. Le plan d’attaque fut vite tracé.

Un de nous lèverait une femme à Bullier, sous le nom de Gédéon, l’amènerait coucher chez ledit et disparaîtrait un peu avant son arrivée, abandonnant la bonne femme aux circonstances.

Le jeudi convenu, nous nous rencontrâmes en une petite brasserie, disparue depuis, le Zizi-Panpan.

Inutile de dire que le service de la beuverie y était accompli par des dames. (Ô ma jeunesse…)

Charlotte nous présenta sans plus tarder une de ses amies, débarquée le matin même du pays, avec les plus détestables intentions.

Son village, du reste, était réputé à cette époque pour fournir au Quartier latin les plus jolies serveuses de bocks et les plus aimables.

Ça tombait bien.

Un ami, venu exprès de l’autre côté de l’eau, fit la cour, une cour expresse, à la néophyte.

L’ami était joli garçon, entreprenant et pas à son début.

La néophyte, une belle fille, ma foi, se dit : Tant qu’à pécher, autant pécher tout de suite… avec celui-ci autant qu’avec un autre.

Et cela fut convenu.

L’ami de l’autre côté de l’eau conduisit sa conquête jusqu’à la porte de l’hôtel de Gédéon :

— Tu prendras ma clef, le 27, tu te coucheras, et je serai à toi dans une demi-heure… As-tu des allumettes ?… Tiens, voilà une boîte… À tout à l’heure.

Et voilà comme ce soir-là, Gédéon, n’ayant pas trouvé sa clef à son clou, trouva une belle fille dans son lit. (Dédommagement.)

À partir de ce jour, aucun de nous ne revit Gédéon, ni l’amie de Charlotte.

On se dit : Gédéon s’est fâché de la farce et il boude.

Quant à la villageoise, elle doit être loin, si elle court encore.

Longtemps, longtemps après, je rencontrai Gédéon.

Les effusions échangées :

— Il faudra venir nous voir un de ces jours, dit-il.

— Vous voir ?

— Mais oui, tu ne sais pas, je suis marié. Je vais te conter ça. Un soir, un camarade m’a fait une farce. J’ai trouvé une femme dans mon lit. Ma foi, elle était très gentille, je l’ai épousée.

— Et tu es heureux ?

— Ah, mon vieux…

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