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Chapitre 34 L’accent anglais

Mesdames et Messieurs,
Voulez-vous me permettre, avant de commencer, de réclamer votre indulgence, toute votre indulgence. J’en aurai besoin car, tel que vous me voyez, je suis loin d’être un artiste professionnel.

Amateur, simple amateur, voilà ce que je suis.

Le seul mérite que je possède, si je possède un mérite, c’est de présenter un numéro parfaitement inédit et dame ! par les temps d’initiation servile où nous croupissons, un numéro inédit, ça ne court pas les rues, hein !

Un numéro inédit ! Avouez que vous êtes intrigués. Vous vous dites : Qu’est-ce que ce monsieur peut bien faire qu’on n’ait pas fait avant lui ?

Vous cherchez, vous vous livrez à mille suppositions plus fantaisistes les unes que les autres.

Eh bien, vous n’y êtes pas et, si subtils, si astucieux que vous puissiez être tous, mesdames et messieurs, vous ne pouvez deviner la nature du curieux exercice auquel je vais me livrer tout à l’heure devant vous.

Je ne suis ni musicien, ni prestidigitateur, ni acrobate. Je ne dis même pas de monologue (je ne sais si vous êtes comme moi, j’ai l’horreur du monologue).

Poète ? Non, je ne suis pas poète. Je ne suis rien de tout cela, non, je… (Il s’approche du public et donne une importance énorme à sa déclaration.)

J’imite l’accent anglais. (Il semble fort étonné de l’accueil que les spectateurs font à cette petite annonce.)

J’aperçois sur les lèvres d’ailleurs ravissantes de quelques spectatrices errer la moquerie des sourires.

Sur le mâle visage de plusieurs de ces messieurs, il se peint un désappointement évident.

Ces moqueries, mesdames, ces désappointements, messieurs, je les comprends, parce que j’en devine la cause.

Vous vous dites : Voilà un monsieur qui a la prétention de nous apporter du nouveau et il va tout simplement imiter l’accent anglais ! Il est joli, son nouveau ! Il est frais, son inédit ! (Imitant dérisoirement l’occent anglais.) Plum pudding ! All right ! Ma pantalon ! Mon chemise ! Mon femme ! Aoh yes ! Very well.

(Reprenant son accent naturel.) Rassurez-vous, mesdames et messieurs : Non, ce n’est pas cet ignoble Anglais de bas vaudeville que je vais avoir l’honneur d’imiter devant vous. L’Anglais que je vais avoir l’honneur, je le répète, d’imiter devant vous, est au contraire un Anglais chic, bien élevé et de haute culture intellectuelle, un des ces Anglais comme il en existe beaucoup plus qu’on ne pense, très au courant de notre langue et de notre littérature.

D’abord, mon Anglais est né en France…

Pourquoi souriez-vous ? Qu’y a-t-il d’étonnant à ce qu’un Anglais soit né en France ?

Il ne se passe pas de jour, pas de nuit, sans qu’un baby anglais ne vienne au monde en France.

De même qu’un mioche français peut parfaitement naître à Londres, ou à Liverpool.

Donc, mon Anglais, j’insiste sur ce détail qui a son importance, est né en France et – je vais plus loin – il est né d’une mère française…

J’aperçois encore des sourires que je ne m’explique point… et je continue.

Pour bien marquer la différence qui sépare mon Anglais du vulgaire plum-pudding de café-concert, j’irai même plus loin.

Non seulement, ce gentleman est né en France d’une mère française, mais encore, son père aussi est français.

Voilà donc, je crois, une situation nettement posée : nous avons affaire à un Anglais, né en France de parents français.

Comme, après la naissance du baby, ses parents ne sont pas retournés en Angleterre où, d’ailleurs, ils n’avaient jamais fichu les pieds, notre jeune insulaire (si, en de telles circonstances, on peut lui conférer ce qualificatif) a été élevé en France et à la française.

Au lycée Condorcet, où il a accompli toute son instruction, ayant à choisir pour l’étude des langues étrangères entre l’allemand et l’anglais, il a choisi l’allemand, de sorte qu’il ne sait pas un mot d’anglais.

· · ·

À ce moment, une véritable grêle de pommes cuites obscurcit le firmament.

Le sympathique diseur croit devoir se retirer sans insister autrement.

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