Chapitre 37 La mort de Charles Cros
Notre pauvre ami Charles Cros est mort.
Le connaissant bien je l’aimais beaucoup, et, quoique le sachant malade et affaibli depuis longtemps, j’ai été douloureusement stupéfié de sa mort si brusque.
Cela restera une des grosses peines de ma vie de n’avoir pas été averti à temps pour lui serrer la main une dernière fois.
Pauvre Cros ! Je le vois encore le jour où je le rencontrai pour la première fois. C’était, si je ne me trompe, en 76. Comme ça va, le temps !
J’avais lu le matin dans Le Rappel une chronique scientifique de Victor Meunier, qui semblait un conte de fées.
Un jeune homme venait d’inventer un instrument bizarre qui enregistrait la voix humaine et même tous les autres sons, et qui non seulement en marquait les vibrations, mais reproduisait ces bruits autant de fois que l’on voulait.
L’instrument s’appelait le paléographe. La théorie en était d’une simplicité patriarcale.
Le lendemain, grâce à mon ami Lorin, je connaissais Charles Cros, l’inventeur du merveilleux appareil dont M. Edison devait prendre le brevet, l’année suivante.
Charles Cros m’apparut tout de suite tel que je le connus toujours, un être miraculeusement doué à tous points de vue, poète étrangement personnel et charmeur, savant vrai, fantaisiste déconcertant, de plus ami sûr et bon.
Que lui manqua-t-il pour devenir un homme arrivé, salué, décoré ? Presque rien, un peu de ce bourgeoisisme servile et lâche auquel sa nature d’artiste noble se refusa toujours.
Il écrivit des vers superbes qui ne lui rapportèrent rien, composa en se jouant ces monologues qui firent Coquelin Cadet, eut des idées scientifiques géniales, inventa le phonographe, la photographie des couleurs, le photophone (dans sa Mécanique cérébrale, Charles Cros décrivait un appareil théorique qui fit beaucoup rire l’Académie des sciences : la lumière qui parle ! Deux ans après, un Anglais inventait le même appareil qu’il appelait le photophone et touchait de la même Académie un prix de 100 000 francs).
Nous tous, les camarades du Chat Noir, qui aimions tant le pauvre Cros, envoyons à sa famille nos douloureuses cordialités.
Alphonse Allais
Un poète pleurard, raseur et tapeur s’est livré, à propos des obsèques de Cros, à une scandaleuse publicité personnelle. L’individu en question que, sur ses airs lacrymatoires et gélatineusement sympathiques, Salis avait accueilli dans la rédaction du Chat Noir, est sérieusement invité, dans l’intérêt de son derrière, à ne plus s’y représenter.
A. A.
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