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Chapitre 38 La vengeance de d’Esparbès

Rassure-toi, ô jeune époux, ô Georges, le d’Esparbès dont il va s’agir en ce récit n’est pas le d’Esparbès que tu constitues si avantageusement.
Le d’Esparbès dont il va s’agir s’appelle d’Esparbès à peu près comme moi je m’appelle Paul de Cassagnac. Ainsi, tu vois !

Seulement, je le baptisai tel parce que je constatai chez lui plus d’un contact analogique avec toi-même. Par exemple : il est, comme toi, pas très grand, mais bien pris, musclé à souhait, râblé à nul autre second, bien d’aplomb. En sa face brune, telle la tienne, luisent des yeux clairs d’enfant, tels les tiens.

Tel toi, il fut caporal aux chasseurs à pied, mais pas tel toi, il ne lâcha les alertes vitriers pour se réfugier lâchement à l’ombre du drapeau du 46e d’infanterie. (Oh ! cette ombre, dis-moi, Georges, dis-moi, t’en souviens-tu ?)

Là, s’arrête toute similitude.

Toi, tu es ingénu et talentueux en diable. Lui, il est roublard comme une pelote de ficelle et facteur rural.

La suite de ce récit, d’ailleurs, creusera entre vos deux natures des fossés immarcescibles.

Lui se vengea petiotement, alors que toi tu aurais pardonné, comme en la Bible, avec un geste de prophète, large et peut-être même circulaire.

Facteur rural, ai-je prononcé, et je ne m’en dédis pas.

Georges d’Esparbès – conservons-lui ce nom, puisque ça me fait plaisir – chaque matin m’apportait mon courrier.

Chaque matin, je lui payais une goutte de mon plus vieux Old calvados sur lequel oncques ne le vit cracher. Nous taillions une bavette relative aux choses du jour. Souvent, je lui faisais un pas de conduite sur les routes nationales, sur les chemins de grande communication, et quelquefois par les sentiers.

« Les sentiers sont d’étroits chemins », a dit, non sans raisons, le regretté poète Albert Mérat.

Nous causions politique, socialisme, religion.

— Pour ce qui est de tout ça, m’avait déclaré d’Esparbès, moi, je suis électrique.

(J’ai toujours pensé qu’il voulait dire éclectique.)

Et je devinais vite d’où lui venait cette électricité.

Appelé par ses fonctions à remettre aux contribuables différents journaux que ces braves gens payaient, trimestriellement ou annuellement (selon la durée de leur abonnement), d’Esparbès prélevait une légère dîme d’une gazette par jour.

Par discrétion, chaque jour, il changeait d’organe.

Un jour, c’était L’Intransigeant, un autre jour, La Patrie, le troisième jour Le Chat Noir, et puis après L’Univers et ainsi de suite.

Ces lectures quotidiennes mais sans homogénéité avaient tué, au cœur de d’Esparbès, tout parti pris, toute conviction, tout enthousiasme, et c’est ainsi qu’il était devenu, selon sa forte expression, électrique.

En cette détresse d’idées, épaves clapotantes, surnageait, ô triomphe, la bottée radieuse de l’Amour, de l’Amour jamais désemparé.

D’Esparbès aimait.

Il aimait une veuve, forte, brune, avec de petits favoris, déjà plus très jeune, mais souhaitable encore à merci.

La veuve souhaitable n’était pas insensible au robuste jarret – mettons jarret – de d’Esparbès et ne le lui envoyait pas dire.

Aussi, le séjour du facteur chez la belle veuve durait, peut-être, plus de temps que ne semblait le comporter la remise d’un courrier ordinaire, fût-il chargé à mitraille.

À la campagne, on n’est pas très regardant, heureusement.

Un jour, d’Esparbès me remit mes lettres et mes journaux, sans perpétrer sa petite plaisanterie coutumière, laquelle changeait chaque fois, sans se renouveler beaucoup, du reste.

Il avait la figure bouleversée, ses yeux luisaient mauvaisement, et sa bouche était torse.

— Qu’y a-t-il donc de cassé, mon vieux d’Esparbès ? fis-je sympathiquement.

— Il y a… Il y a… Il y a rien !

Cinq minutes après, grâce à ma science de prendre les gens, je savais tout.

Il y avait que la veuve souhaitable trompait d’Esparbès, à tour de bras, et devinez avec qui ?

Avec l’abbé Chamelle, le curé de Cornouilly, un de ces prêtres comme on ne comprend pas que l’évêque en envoie dans les paroisses respectables. Une fripouille, quoi.

D’Esparbès écumait.

— Mais je me vengerai, concluait-il, je me vengerai.

D’Esparbès se vengea, en effet, mais il se vengea de telle façon que ma plume se cabre à vous conter cela.

Un soir, l’humble fonctionnaire, après dîner, s’aventura dans un de ces petits cabarets innombrables sur les quais d’Houlbec, cabarets fréquentés par des charbonniers, des pêcheurs attardés, et de ces filles qui, au métier de leurs charmes, joignent un total mépris des lois les plus élémentaires de l’hygiène intime.

D’Esparbès passa quelques minutes avec l’une de ces dernières.

Ajoutons tout de suite qu’il fut servi à souhait.

Dans la semaine qui suivit, il obtint du médecin de l’administration un congé de huit jours.

Le dimanche d’après, dès le petit matin, je fus réveillé par d’Esparbès.

Je ne l’avais jamais vu si gai.

— Voulez-vous bien rigoler ? me fit-il.

Je fus affirmatif.

— Alors, faites atteler et allons à la grand-messe à Cornouilly. Vous ne perdrez pas votre temps.

Nous arrivâmes quand les fidèles pénétraient dans le saint lieu.

L’abbé Chamelle me sembla mettre peu d’entrain à son opération sacrée. Un peu pâlot, il gravissait péniblement les degrés de l’autel.

D’Esparbès se tenait les côtes.

Au moment où, après avoir présenté aux ouailles le calice plein du sang du Christ, le prêtre se préparait à avaler ce petit Graves à 180 francs la barrique (rendu en gare), d’Esparbès se leva, et, d’une voix âprement narquoise, très forte :

— Méfie-toi, curé, s’écria-t-il. Tu sais bien que le médecin t’a défendu de le boire pur !

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