Chapitre 44 Un auteur inconnu
O jeunes gens qui, faisant litière de la volonté et de l’expérience paternelles, vous jetez à corps perdu dans la littérature, alors que le notariat ou le négoce vous tendent leurs bras considérés et rémunérateurs, réfléchissez bien avant de prendre un parti définitif.
Le spectacle en est continu, de ces déboires de poètes, de ces désargentures de romanciers, de ces périmées bottines de critiques.
Je ne parle pas des suicides, parce que c’est trop triste ; mais dans quels abîmes de désespérances, dans quelles fondrières d’infamie certains littérateurs n’arrivent-ils pas à tomber !
Pauvres gens !
· · ·
Ces pénibles réflexions m’étaient récemment suggérées par un simple fait divers lu, par hasard, dans le journal L’Avenir de Trouville-Deauville. Le voici, textuellement découpé :
Deauville. – Un vol de deux nappes a été commis au préjudice de Mme Adam, blanchisseuse à Deauville, par un auteur inconnu.
Qui pouvait-il bien être, cet auteur inconnu ?
Pas Zola, bien sûr ! Pas Daudet, non plus ! Pas son fils Léon, dont le beau roman, La Flamme et l’Ombre, est dans les mains de toutes les jeunes filles véritablement indignes de ce nom ! Pas X… ! Pas Y… ! Alors, peut-être, ce pauvre Machin ? Ou ce malheureux Chose ?
Ah ! le drame n’était pas difficile à reconstituer !
Le jeune littérateur (était) venu à Trouville, afin d’y passer la belle saison.
Il avait joué, perdu.
Et puis, les cocottes aussi, sans doute, l’avaient soulagé de ses trop faibles ressources.
Il avait écrit à sa famille.
Pas de réponse.
À ses amis.
Égal mutisme.
À des éditeurs, en vue d’un roman à publier.
Refus poli, mais sépulcral.
Cependant, la saison s’avançait : le pauvre garçon devait de l’argent à son hôtel et ne possédait pas le moindre sou pour regagner la capitale.
Un jour qu’il se promenait sur la route de Villers, qu’aperçoit-il ?
Du linge qui sèche dans un clos.
Personne auprès.
En moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, une paire de draps devient la proie du poète, des draps dont il tirera les quelques francs nécessaires au retour.
Malheureusement, un petit garçon, caché derrière une haie, l’a vu (tout ça, naturellement, c’est des suppositions que je fais).
L’enfant crie : Au voleur !
Surviennent, armés de fourches, des paysans.
Notre larron est conduit à la gendarmerie, d’où : déshonneur, furie de la famille, carrière brisée, etc., etc.
· · ·
Le lendemain même du jour où j’avais lu le petit fait divers en question, une affaire urgente m’amenait à Deauville, chez mon vieux camarade Aubourg.
Moins mû par la curiosité que par le désir de rendre service, si possible, au pauvre auteur, je me rendis chez Mme Adam, la blanchisseuse lésée, et fis ma petite enquête.
Mais Mme Adam ne voulut rien savoir ou, pour parler plus exactement, ne rien me faire savoir.
Celui qui lui avait volé ses draps, elle ne savait même pas qui c’était.
Vaine demeura mon insistance.
Parbleu ! conclus-je, Mme Adam aura été dédommagée par la famille, et son silence est respectable.
Le brigadier de gendarmerie eut une attitude aussi discrète ; il ne savait rien du voleur, rien de rien !
J’accourus aux bureaux de L’Avenir de Deauville-Trouville :
– Eh bien ! mon cher confrère, il paraît qu’un littérateur fut coffré pour vol de draps. Qui est ce jeune ?
Le secrétaire de rédaction de L’Avenir ouvrait de grands yeux :
— Un littérateur ! Je ne sais pas… Quel littérateur ?
Je dus lui montrer le fait divers où il était question d’un auteur inconnu.
Alors, mon sympathique confrère me dit dans quelle erreur je gémissais depuis la veille et m’expliqua que nul romancier, célèbre ou ignoré, n’était compromis dans l’affaire.
Ce qu’il avait voulu dire, c’est simplement que l’auteur du vol était inconnu.
Que diable ! On s’explique !
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