Chapitre 48 Un cas peu banal, nous semble-t-il
Nous étions trois personnes dans ce compartiment.
Trois, pas une de moins, pas une de plus, détail qui a son importance, ainsi qu’on va voir.
Ces trois personnes se dénombraient ainsi :
1∘ L’infatigable remueur d’idées qu’est l’auteur de ces lignes et que je me permets de citer en tête à cause de la situation suprématique qu’il occupe dans les lettres d’aujourd’hui ;
2∘ Un monsieur d’aspect quelconque, mais si formidablement quelconque que cela en devenait une curieuse originalité ;
3∘ Celle-là, je l’ai gardée pour la bonne bouche, comme disent les gens : une jeune fille d’une indicible beauté. Mais pourquoi faut-il, ô jeune fille d’une indicible beauté, que votre charmant visage recèle tant de non moins indicible tristesse !
Jeune et jolie comme vous êtes, point pauvre ainsi que l’indiquent votre vêtement et vos parures, que vous manque-t-il donc pour rire à la vie de toutes vos affriolantes quenottes ?
Je l’ignorais et maintenant que je le sais, comme je vous plains, ô jeune fille d’une indicible beauté !
Cependant, le monsieur quelconque redoublait encore de quelconquisme et mon intérêt se portait de préférence sur ma désolée compagne de route.
Quelques petits services que je lui rendis, une glace aidée à lui baisser (sic), un livre ramassé n’arrivèrent pas à lui arracher le moindre merci oral, mais quel sourire de gratitude, quel ineffable et douloureux sourire !
Tout à coup il se déroula le plus bizarre des phénomènes.
Sans que ni le remueur d’idées, ni le quelconque, ni la jeune fille eussent desserré les lèvres, une voix s’éleva dans le compartiment, une voix étrange, à la fois lointaine et proche.
Et cette voix disait :
— C’est bien la première fois, pardieu, que je voyage avec une demoiselle aussi exquise.
Qui de nous trois parlait ainsi ?
À moins que la voix ne vînt d’un compartiment voisin.
Mais non, avec le grondement du train, on n’eût pu percevoir aussi distinctement les mots prononcés.
Le plus curieux de l’affaire, c’est que mon effarement, bien légitime, ne semblait partagé ni par le quelconque, ni par la jeune fille que le mystérieux propos aurait pourtant dû intéresser.
De nouveau la voix s’éleva :
— C’est malheureux qu’elle ait un air si triste, la belle demoiselle… quelle joie ce serait de la pouvoir consoler !
Même indifférence chez mes deux compartimentaux.
Étais-je donc la proie d’une hallucination ?
L’énigmatique organe continuait ses galanteries, sans que la lumière arrivât à se produire dans mon esprit.
Quand soudain la jeune fille se tourna vers le quelconque et lui dit d’un ton plutôt sec, mais d’une voix harmonieusement timbrée :
— Si c’est pour m’étonner, monsieur, que vous vous livrez à toute cette ventriloquerie, je vous avertis que vous perdez votre temps et votre peine.
— Vous êtes donc bien difficile à épater, mademoiselle ?
— Ça n’est pas ça.
— Quoi donc alors ?
— C’est que je suis sourde et muette de naissance.
· · ·
Maisons-Laffitte !
Le quelconque descendit.
Demeuré seul avec la jolie sourde-muette.
— Pardonnez mon indiscrétion, mademoiselle, mais si vous êtes sourde, ainsi que vous le dites – et quel intérêt avez-vous à mentir ? Comment avez-vous pu entendre les propos que vous tenait cet imbécile de ventriloque ?
— Pareillement aux aveugles lesquels, comme l’indique leur nom, dénués de la vue, suppléent à ce manque par une sorte d’hyperesthésie de leurs quatre autres sens au point de remplacer le manquant, de même, moi, pauvre sourde, suis arrivée à remplacer le sens de l’ouïe par une extraordinaire subtilité de la vue, si bien que je lis sur les lèvres de mon interlocuteur les paroles qu’il prononce et cela, monsieur, avec la même précision que vous pouvez les entendre avec vos deux oreilles.
— Parfaitement, mademoiselle, et je n’ignorais point ce détail, mais je vous ferai remarquer que ce monsieur, en qualité de ventriloque, ne remuait point les lèvres.
— Oui, mais son estomac et son abdomen étaient agités de légers mouvements imperceptibles de vous, grossier entendant, mais facilement interprétables de moi, subtile sourde.
— Rien, en effet, mademoiselle, ne saurait être plus simple.
— N’est-ce pas ?
— Cependant, une question encore, si cela ne vous fatigue pas trop.
— Au contraire.
— Si vous êtes muette, mademoiselle, ainsi que vous le dites – et quel intérêt avez-vous à mentir ? – comment pouvez-vous vous exprimer avec cette facilité ?
— Parce que, monsieur, rien n’interdit aux muets d’être ventriloques, ce qui est mon cas.
— Tous mes compliments, mademoiselle, mais – et ce sera ma dernière indiscrétion – étant ventriloque, pourquoi parlez-vous en remuant les lèvres ?
— Simple coquetterie de jeune fille, monsieur, de jeune fille fort affligée de son infirmité et qui veut faire croire aux gens qu’elle entend et parle comme tout le monde.
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