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Chapitre 51 Doit-on le dire ?

Un de nos lecteurs qui, sans occuper dans la diplomatie un poste de premier ordre, est loin d’être le premier venu comme clerc de notaire, m’adresse l’épître suivante, dont le contenu jettera sans doute dans la perplexité plus d’un de nos clients :

« Honoré maître,

« À qui de plus digne saurais-je m’adresser, monsieur, que vous, vous qui sûtes élever votre profession de journaliste, parfois si décriée, à la hauteur d’un auguste et pur sacerdoce ? Oui, à qui ?

« Tel que vous me voyez, cher monsieur, je me débats dans les affres de la pire incertitude morale et suis la proie de l’indécision.

« Deux routes s’offrent à moi : la première, celle du Silence ; la seconde, celle de la Révélation.

« Chacune présente son lot, à peu près équivalent, d’avantages et d’inconvénients.

« Laquelle prendre ? Au secours !

« Écoutez plutôt :

« En villégiature dans un petit pays situé non loin d’un grand port de mer, il m’arrive souvent de me rendre vers ce dernier et d’y déjeuner.

« Mes moyens de fortune m’interdisant d’aborder les grands restaurants de la ville, Frascatis et autres Tortonis, j’ai fait la découverte, sur le principal quai, d’un petit caboulot, fréquenté de préférence par des gens de mer, pêcheurs, pilotes, etc., caboulot fort propre, je dois le déclarer, et dans lequel on mange une excellente cuisine bourgeoise et surtout des poissons divinement accommodés.

« Aimez-vous la société des pilotes ? Moi, j’en raffole ; aussi eus-je bientôt fait de lier connaissance avec la plupart de ces sympathiques et pittoresques bougres.

« L’un d’eux, et qui va bientôt prendre sa retraite, répond au sobriquet (dont j’atténue légèrement la forte expression) de “Père Aimabord”.

« À table, le Père Aimabord (je continue à atténuer, mais ça m’embête, parce que le vrai mot est autrement significatif), le Père, donc, Aimabord a une spécialité : c’est lui qui accommode la salade, et il sied d’ajouter que ce modeste navigateur se tire à merveille de sa délicate mission. Chacun s’en lèche les doigts !

« Seulement, voilà, le bonhomme a son secret, un secret qu’il n’a jamais voulu communiquer à personne, et quand il se livre à son opération favorite, ce n’est qu’entouré du plus dense mystère et dans une petite salle où ne pénètre, à ce moment, nul être humain.

« Or, un beau jour, un être humain, à travers une vitre indiscrète, put contempler le manège du sieur Aimabord, et voici ce que dit l’être humain :

« – Le sieur Aimabord commença par accumuler au creux d’un bol sel, poivre, oignon haché, échalote de même, vinaigre, huile et moutarde, le tout en proportions savamment dosées.

« D’une cuiller agile, il battit la mixture avec la frénésie requise, puis…

« Je n’en crus pas mes yeux !

« Puis il avala le tout.

« Où plutôt, je m’imaginai qu’il avalait le tout.

« Nullement !

« Il avait conservé son savant mélange dans une sorte d’outre composée de sa cavité buccale, accrue du volume déterminé par le gonflement de ses joues.

« Après quoi, voilà mon cochon qui, ses deux mains remuant la salade, asperge lentement cette dernière de la pulvérisation que vous voyez d’ici : ainsi le vaporisateur projette sur votre face la fine poussière d’un parfum liquide.

« À ce spectacle, je ne pus m’empêcher de m’écrier : “Père Aimabord, vous êtes un rude saligaud !”

« Mais sans s’étonner :

« – Saligaud ! Pourquoi ? demanda le vieux pilote. Vous croyez donc que j’ai gardé ma chique ? »

« … Le problème se pose là : Dois-je dénoncer mon dégoûtant personnage et priver, pour la vie, mes bons amis les pilotes d’un mets qui leur est cher ?

« Ou bien le devoir m’incombe-t-il de me taire et de laisser ces braves gens continuer à se repaître de l’ignominie ci-dessus ?

« Avouez, honoré maître, que le cas est étrangement épineux.

« Que dois-je faire ?

« Veuillez agréer, etc., etc.

« X… »

L’heure avancée de la nuit me force à remettre mon intéressante consultation à une date ultérieure.

Si, d’ici là, quelques obligeants et avisés lecteurs daignaient me venir en aide en cette délicate circonstance, je n’aurais pas assez de grâces à leur décerner.

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