Chapitre 58 Nouvelles sensations d’Italie Venise
Oh ! l’humeur vagabonde des nègres !
Voici maintenant que je suis à Venise !
· · ·
La première chose qui frappe l’odorat du voyageur arrivant à Venise, c’est l’absence totale de parfum de crottin de cheval.
Cette particularité, assez bizarre en apparence, s’explique d’elle-même dès qu’on s’aperçoit, par la pratique, que les seuls modes de locomotion et de véhiculage à Venise sont le footing et le gondoling, si j’ose ainsi m’exprimer.
Aussi dans les journaux vénitiens, n’hésite-t-on pas à confier la rubrique des accidents de voiture à de vieux reporters pour qui cette occupation constitue une sorte de sinécure, maigrement rétribuée d’ailleurs.
La première chose qui frappe l’ouïe du voyageur arrivant à Venise, c’est le remplacement du bruit de cornes et de grelots cyclistes par les mélancoliques clameurs des gondoliers. (Même raison que plus haut.) Le pittoresque ne fait qu’y gagner.
La première chose qui frappe le tact du voyageur arrivant à Venise, c’est celui du directeur du Grand-Hôtel (l’excellent M. Merli) qui se met en quatre pour m’offrir une chambre donnant sur le canal et de laquelle on découvre un panorama que MM. les administrateurs du Grand-Hôtel de Paris auraient beaucoup de peine à offrir, malgré toute leur bonne volonté, à leur riche clientèle.
La première chose qui frappe le goût du voyageur arrivant à Venise, c’est une exquise glace tutti frutti dégustée sur l’une des mille petites tables du célèbre antique café Florian.
La première chose qui frappe l’œil du voyageur arrivant à Venise, c’est le spectacle de l’ami Isnardon, l’excellent baryton de l’Opéra-Comique, et de sa charmante jeune femme, distribuant sans compter du blé de Turquie aux pigeons de la place Saint-Marc.
On cause et je m’instruis.
Pauvre Italie ! en dépit de ton unité conquise au prix de tant de sang (et en particulier du nôtre), seras-tu donc toujours la terre classique des dissensions intestines ?
Des villes, jadis, se combattaient durant des siècles, non sans acharnement.
Des familles rivales empêchaient de se marier entre eux leurs pauvres enfants qui s’aimaient bien, pourtant, et de ce fait beaucoup de jeunes filles en étaient réduites à finir leurs jours dans les étangs voisins. 1
Des universités, aussi, ne pouvaient se sentir : Galvani travaillait pour embêter Volta ; mais ces luttes-là, messieurs, étaient des luttes fécondes et faisaient faire à la science un de ces pas que l’humanité ne saurait oublier sans ingratitude.
La concurrence italienne d’aujourd’hui n’a pas cette ampleur (vive l’Ampleur !), mais tout de même elle est intéressante.
Il existe à Milan deux éditeurs du musique deux grands éditeurs. Désignons-les par de discrètes initiales : signor Ricordi et signor Sanzogno.
Chacune de ces maisons est tout un monde, un monde de musiciens, de librettistes, d’artistes, d’impresarii, etc.
Dire que la plus franche cordialité règne entre ces deux groupes serait offenser la vérité.
C’est à qui fera à l’autre la meilleure blague.
Ainsi, M. Ricordi apprenant un jour que M. Leoncavallo, l’auteur si populaire des Pagliacci et qui s’édite chez M. Sonzogno, travaillait à une Bohème tirée de Mürger, en commanda immédiatement une autre à son compositeur favori, M. Puccini.
Ce dernier se mit à l’ouvrage avec une furia italiana considérable ; de mauvaises langues prétendent même que, pour en avoir plutôt fini, il se fit donner un coup de main par les camarades. (Moi, je ne le crois pas.)
Bref, sa Bohème à lui, Puccini, fut écrite, répétée et jouée dans toute l’Italie en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire.
Sans autrement s’effarer de cette trombe, mon Leoncavallo achevait tranquillement sa petite Bohème à lui, et c’est elle qu’on représentait, l’autre soir, dans ce merveilleux théâtre de la Fenice, à Venise.
J’ai assisté à bien des triomphes, mais je n’ai jamais rien vu de pareil.
L’enthousiasme, d’ailleurs, se panachait, pour les Français présents, d’un comique irrésistible.
Solvant en cela l’usage italien, le maestro Leoncavallo, dans la coulisse, tout prêt à accourir au premier appel (prononcez rappel), sortait, tel un diable d’une boîte, tantôt de la salle de billard du café Momus, tantôt de la loge de concierge du deuxième acte, tantôt d’ailleurs.
Notez qu’il y eut, au cours de cette représentation, une vingtaine de rappels, sans compter les sept ou huit de la fin.
Isnardon, la joie de cette pièce, a composé un Schaunard extraordinaire. Si, du haut du ciel, sa demeure dernière, le bon Murger n’est pas content, c’est qu’il est bigrement difficile.
Le revers de la médaille d’un si gros succès, c’est l’obsession de tous les airs immédiatement gravés dans la mémoire des Vénitiens.
On ne peut plus faire un pas sans entendre fredonner un fragment de La Bohème, surtout les couplets, ravissants heureusement, de Mimi Pinson :
Mimi Pinson, la biondinetta,
La biondinetta.
Les gens d’ici prononcent : Mimi Pinn-sonn, ce qui ajoute beaucoup de pittoresque à la chose.
Bref un succès qui n’est pas dans une musette… ni, d’ailleurs, dans une Mimi Pinson.
q