Chapitre 59 Venise
La cour d’une maison que j’habitais autrefois était régulièrement, chaque dimanche matin, visitée par un homme âgé qui, s’accompagnant d’une guitare aphone et mal accordée, chantait – de quel organe ! – une vieille romance dont le refrain commençait par ces mots :
Ah ! que Venise est belle !
Ce vieillard chantait faux, mais il disait juste.
Impossible, en effet, de rêver quelque chose de plus beau que cette Venise adorable et superbe !
Jusqu’à présent, je m’étais toujours farouchement refusé à croire à l’existence réelle et géographique de Venise.
Maman m’avait si souvent endormi, tout petit, avec le Chant des gondoliers, j’en avais tant lu dans les romans, tant entendu dans les opéras, tant contemplé sur les dessus de boîte en nacre que Venise demeurait pour moi cité de songe.
Ce n’est qu’à la gare même et devant un employé de l’octroi (habiter Venise et être employé de l’octroi !) que mes convictions s’ébranlèrent un peu.
EI quand un facchino eut embarqué mon bagage dans une gondole et que j’y fus installé moi-même, avec pas plus de fantaisie qu’on n’en met à monter en fiacre, alors seulement je consentis à faire entrer Venise dans le domaine de la réalité.
Mais quelle réalité ! Et que de rêves gagneraient à ressembler à ces contingences, comme dit Bauër !…
… Non seulement Venise existe, mais elle est habitée, pas uniquement par des peintres et des Cook’s touristes, mais encore par de vrais Vénitiens et des Vénitiennes authentiques ces dernières plus jolies que nul ne saurait se l’imaginer et portant encore, en grande quantité, des chevelures de ce blond particulier qu’affectionnait notre regretté Titien.
… Contrairement à une croyance généralement répandue, le Français, pour peu qu’il prenne la précaution de ne point venir au moment des événements d’Aigues-Mortes, est cordialement reçu en Italie.
Ainsi, moi qui vous parle, depuis huit jours que je suis à Venise, je compte déjà une foule d’amis, entre autres un brave garçon qu’on surnommait Molto Naso et qu’on appelle maintenant Nib de Blair pour me faire plaisir.
L’hostilité franco-italienne se montre surtout dans de petits détails sans importance et plutôt gais, comme, par exemple, le placement de la lettre h dans les mots.
Les Italiens emploient l’h autant que nous, mais jamais vous n’arriverez à les persuader de placer cette lettre dans les mêmes mots que nous.
Ainsi nous écrivons : chocolat ; eux écrivent : ciocolatto.
Par contre, ils écrivent chilogrammo quand nous mettons kilogramme.
Plus fort ! dans le mot hygiénique, nous plaçons l’h en tête du mot ; eux, écrivent : igieniche.
Ce sont là menues taquineries auxquelles on aurait bien tort de s’arrêter. Un petit travail de tassement remettra tout en place et bientôt, j’espère, nous marcherons tous, les Latins, la main dans la main. Nous plaisantons volontiers les Anglais qui voyagent chez nous, mais j’ai bien peur que les étrangers, ceux qui jugent la France d’après certains échantillons de touristes français, n’aient pas de notre intellectualité une bien flatteuse opinion.
On n’a pas idée de la gourderie de quelques-uns de ces êtres, de leur incompréhension hermétique, mais universelle, et de la stupidité agaçante de cet éternel ricanement devant les plus belles choses.
Ce travers des Français en balade s’aggrave du besoin de parler assez haut pour que pas un voisin ne perde un mot.
Et dans cet immense joyau qui s’appelle la cour du Palais ducal, on entend un gros monsieur qui dit à sa femme :
— Fallait-il que ces gens aient du temps à perdre !
— Du temps… et de l’argent, complète la femelle en haussant les épaules.
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