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Chapitre 63 Venise

(Suite et fin)

Le soir, avant dîner, des fois, nous allons au Lido.

Non pas que ce soit joli, joli, car ce serait plutôt décevant et contradictoire avec la vieille idée romanesque qu’on s’en fait volontiers ; mais la mer y est fort belle et le casino joyeux.

Et puis, on y voit des chevaux !

Cinq chevaux : quatre au service du petit train qui traverse l’île et sa largeur, de la largeur de l’Adriatique.

Le cinquième, évidemment sorti des écuries de l’Apocalypse, s’adonne à la remorque d’un stupéfiant véhicule, curieux spécimen de la carrosserie du XVIIe siècle.

Les bébés vénitiens contemplent ces coursiers de l’air ahuri que prennent les tout petits de France à la première vue d’un ornithorynque.

Ce Lido s’émaille de mille guinguettes fertiles en prospectus bizarres.

L’une, entre autres, au Lion de saint Marc, arbore ces lignes dont je respecte l’orthographe :

Fou récomandable à M. les Étrangers e Citoyens.

Toute sorte de crustacés.

Bierre de Vienne.

Vins relatifs.

Vins relatifs !

Nous ne sommes pas entrés.

Fait connaissance avec deux jeunes Anglais qui reviennent de Grèce, où ils ont servi dans la légion philhellène 1.

Tous les deux ont sérieusement écopé, l’un à la jambe, l’autre à la tête et au bras.

Leur philhellénisme semble avoir subi une notable dépression, et ils parlent, si la guerre continue quand ils seront guéris, de reprendre du service.

Mais, cette fois, du côté des Turcs.

Quelques garibaldiens, de retour en Italie, tiennent le même langage.

Le peuple-martyr ne gagne pas, paraît-il, à être vu de près.

Le bruit, faux heureusement, a couru de la mort d’Amilcare Cipriani 2.

Je me réjouis que ce brave ami ne soit que blessé.

Ce soir, le mardi gras, je me souviens qu’il partit pour Marseille, je filais sur Gênes. Nous dinâmes ensemble au buffet de la gare, et ce repas fut égayé par mille lazzi du docteur Pelet qui avait tenu à faire enregistrer mes bagages lui-même.

Une bien jolie phrase cueillie dans le Baedeker :

Quand la gondole aborde, on voit s’approcher un officieux avec une gaffe au moyen de laquelle il facilite le débarquement. On ne lui doit rien, ruais il est déjà content avec deux ou trois centimes. (Sic.)

La Gaffe de l’officieux ! un joli titre pour un petit acte. Le faisons-nous ?

Touristes.

Nous côtoyons fréquemment, dans les églises et les musées, une copieuse famille composée, par moitiés à peu près égales, de gens de Paris et d’habitants de Chartres.

Ces amateurs mettent à leurs visites une conscience étonnamment scrupuleuse.

Quand ils s’aperçoivent qu’ils ont oublié un tabernacle ou une Descente de croix, ils retraversent le monument entier.

Un Titien les fit pâmer.

Par contre, Tiepolo ne sut point conquérir leurs suffrages.

— En voilà un, disent-ils, qui ne s’est pas ruiné en couleurs !

Une courte conversation, hier soir, à l’hôtel, nous révéla que dans cette artistique famille les Parisiens n’avaient jamais fichu les pieds au Louvre et que ceux de Chartres ne se souvenaient pas d’avoir jeté sur leur cathédrale un regard de plus de trois secondes.

Appréciation d’une dame de Rouen :

— Venise, en somme, c’est Pont-Audemer en plus grand.

Le plus comique, c’est qu’il y a un peu de ça.

· · ·

Et maintenant, adieu les gondoles, au revoir plutôt, car on reviendra, ô Venise enchanteresse, si belle qu’on oublie les Anglais mal élevés, les Allemands grossiers et les Français idiots qui l’obstruent !

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