Chapitre 62 Venise
(Suite)
Passé quarante-huit heures à Chioggia, île antique et délicieuse de laquelle on rayonne en barque vers mille îlots des plus curieux.
Entièrement ruiné par une excessive diffusion de petits sous distribués à tous les bambini et à toutes les piccole des pêcheurs de l’Adriatique.
Rentré à Venise par un coucher de soleil à rendre fou d’attendrissement le plus barbare.
Oh ! ces voiles orange ! Je commence à m’expliquer comment le père Ziem 1 a vu ce pays.
Petite scène de la vie de touriste.
Ils sont trois, attablés dans une salle du café Florian : le père, la mère et un grand dadais d’une quinzaine d’années.
Ils font leur correspondance.
Le père écrit et dicte en même temps, les deux autres transcrivent docilement.
Le fils écrit à mon cher bon papa et la mère à chère madame et amie, le monsieur à je ne sais qui.
C’est le même texte qui sert pour ces trois différents destinataires.
Ne se fiant pas à ses seuls souvenirs, l’homme s’aide entre-temps d’un petit guide idiot qui s’appelle : Une semaine à Venise.
À un moment, il dicte :
Hier, nous avons été voir les vieilles procuraties.
La dame lève la tête vivement :
— Les vieilles… quoi ?
— Les vieilles procuraties.
— Qu’est-ce que c’est que ces horreurs-là ?
L’homme lui lit le passage du guide où il est expliqué que les vieilles procuraties sont les anciennes demeures des procurateurs.
Mais la dame ne veut rien savoir.
— Jamais je n’écrirai ça !
— Pourquoi ?
— Je ne sais pas, mais vieilles procuraties, ça sonne si mal ce mot-là !
Va donc, eh ! vieille procuratie !
On a occasion de rencontrer en voyage des types bien extraordinaires.
Il y avait ces jours-ci, au Grand-Hôtel, un monsieur et une dame d’un certain âge et d’une évidente respectabilité.
Ces deux bonnes gens voyagent avec deux draps de lit, leurs taies d’oreiller, leurs serviettes de toilette et de table.
Ils ne se nourrissent que d’œufs à la coque et de viande grillée. Et encore, le morceau de viande, ils ne le mangent qu’après avoir rejeté les parties extérieures qui auraient pu être souillées par un contact.
En se mettant à table, ils essuient assiettes, verres, couverts, etc., avec des feuilles d’un papier japonais préalablement aseptisé, et qui ne les quine jamais.
Et il faut les voir frotter tout leur petit matériel !
Et avec cela, un mutisme rigoureux, continu, farouche.
Ce monsieur et cette dame mangent sans desserrer les dents ! (C’est une manière de dire, bien entendu.)
Je comprends à la rigueur l’exagération de ces précautions hygiéniques, mais pourquoi ce silence absolu ?
Donnay m’offre cette explication, assez ingénieuse, ma foi :
— Ces gens-là ne parlent pas parce qu’il leur dégoûte d’employer des mots qui ont servi à d’autres sans pouvoir les essuyer avec un petit morceau de papier.
Il y a tout de même des gens bizarres dans la vie !
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