Chapitre 66 Il ne faut faire aux microbes nulle peine, même légère
Dans l’humble crémerie où je prends chaque jour mon modeste repas du matin, je venais de commander poliment au garçon mes deux coutumiers œufs à la coque lorsque, brusquement, un grand jeune homme blond d’aspect fort doux et même timide, qui se trouvait à la table voisine de la mienne, se leva, et sans dire un mot, me décocha, dans la région du cœur, un coup de revolver.
Heureusement, soit que ce pistolet fût de fabrication inférieure, soit que les munitions dont il était chargé appartenaient au genre camelote, la balle, sans pénétrer dans mon organisme, se heurta sur l’une de mes côtes (que j’ai fort dures) et ne me détermina qu’une violente contusion.
Comme, néanmoins, du sang coulait, je résolus, sans perdre mon temps en oiseuses récriminations, à m’en fure 1 chez le pharmacien le plus proche.
Avec un dévouement auquel je tiens à rendre un hommage public, le brave potard s’empressa d’abord d’étancher ma plaie, mais une fâcheuse tendance qu’il a vers le calembour lui faisait répéter à chaque instant la phrase suivante d’un goût douteux :
— Je suis un type dans le genre de Pascal : je panse, donc j’essuie !
… Cependant, mon meurtrier, ce grand jeune homme blond d’aspect fort doux et même timide, m’avait accompagné chez le pharmacien auquel, même, il rendait quelques menus services pendant mon pansement.
Quand ce dernier fut terminé, nous regagnâmes, l’assassin et moi, notre commune crémerie où nous déjeunâmes du meilleur appétit du globe, car tout cela, n’est-ce pas, nous avait creusés.
— M’expliquerez-vous, dis-je au jeune homme, le mobile qui vous poussa, cher monsieur, à cet acte de violence.
— Volontiers !… De même, cher monsieur, que cet imbécile de pharmacien de tout à l’heure qui se trouvait un type dans le genre de Pascal parce qu’il pansait donc il essuyait, de même moi, je suis un type dans le genre de cet étudiant suédois qui tira, en son amour des bêtes, un coup de pistolet, voici quelques semaines, sur un toréador.
— Je ne vois pas bien…
— Quand vous avez commandé deux œufs à la coque, je n’ai pu maîtriser… vous savez le reste.
— Mais… les oeufs à la coque, bien que, je le confesse, d’origine organique, ne sont doués, je pense, d’aucune sensibilité.
— Aussi, n’est-ce point eux que je plains en telle circonstance, mais bien les millions de petits êtres microscopiques, et même ultramicroscopiques qui, joyeusement, sans penser à mal, s’ébattent dans l’eau et que soudain vous portez à des températures auxquelles leur éducation ne les a pas préparés, et que leur complexion ne saurait tolérer. Or, on ne prépare pas les oeufs à la coque sans faire bouillir de l’eau.
— Vous avez peut-être raison.
— J’ai sûrement raison… S’apitoyer sur les souffrances d’un taureau part d’une bonne âme, mais un taureau n’est jamais qu’un taureau, cher monsieur, et quand vous confectionnez une simple tasse de camomille, vous créez de la douleur, de la torture comme jamais ne pourront comporter les arènes du monde entier pendant plusieurs siècles réunis.
— C’est horrible à penser, mais le remède à cela ?
— Il est bien simple : quand les circonstances de la vie vous forcent à bouillir de l’eau, ajoutez-y une forte portion de cocaïne. La cocaïne abolit chez les microbes toute sensibilité…
· · ·
J’ai suivi les conseils du jeune homme et voilà pourquoi les personnes qui me font l’honneur de dîner chez moi trouvent aux aliments un drôle de goût et sortent de chez moi en proie à d’indéfinissables malaises.
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