Chapitre 67 Morte-saison
C’est par une des plus chaudes journées de cet été, si fertile, pourtant, en torridités de toutes sortes.
On résolut de prendre le café dans l’ajoupa qui donne sur le petit chemin, derrière le parc, à l’ombre exquise des glycérines.
(Pendant tout l’été, j’ai dit glycérine, au lieu de glycine : ce fut mon passe-temps favori.)
La conversation prit différents tours, médical d’abord, grâce au docteur Merrymoon, qui nous mit au courant de cette nouvelle industrie chirurgicale fort en usage, paraît-il, dans les villes d’Amérique-Ouest, l’ovarioplastie.
Où l’audace des médecins s’arrêtera-t-elle, grand Dieu !
Une femme là-bas est-elle pour une raison ou pour une autre, mécontente de ses organes génitaux, crac ! un petit mot au docteur lequel arrive, muni d’une jeune et robuste négresse de seize ans.
En un tour de main, les ovaires de la riche cliente sont enlevés.
En un autre tour de main, ceux de la négresse.
En un troisième tour de main, ces derniers vont remplacer les premiers.
Le plus curieux, affirme Merrymoon, est que cette greffe réussit neuf fois sur dix et que, grâce à ce subterfuge, d’anciennes femmes stériles mettent au monde d’incomptables bébés.
Qu’en pensez-vous, bon docteur Canu ?
Le coût de l’opération est de 3000 dollars, 2000 pour le chirurgien, 1000 pour la vaillante et dès lors estropiée négresse.
Avis aux amatrices (si j’ose m’exprimer ainsi).
Pour effacer l’impression un peu pénible causée par cette charcuterie transatlantique, le jeune Adolphe prit son banjo et nous chanta, sur une musique exquise de Marie Krysinska, une parodie qu’il composa de la célèbre ballade du regretté père Hugo :
Si tu veux faisons un rêve,
Montons sur deux palefrois
Tu m’emmènes, je t’enlève,
L’oiseau chante dans les bois.
ainsi contemporanisée :
Si tu veux faisons un rêve,
Mon tandem à jante en bois,
Dont le pneu jamais ne crève,
Est unRouxel et Dubois. 1
Le jeune Adolphe allait passer au deuxième couplet, quand une voix monta du chemin, une voix qui disait :
— Voilà des messieurs et dames qui boivent de bien bon moka.
L’homme qui avait prononcé ces paroles, nous le regardâmes.
Il s’était arrêté et dardait sur nous un regard supplieur.
Son costume décelait beaucoup plus la purée visqueuse que le luxe criard.
Son chapeau, jadis haut-de-forme, présentait maintenant de frappantes analogies avec l’instrument de musique dit accordéon.
Une redingote, dont la forme s’indécisait autant que la couleur, tombait assez bas sur les tire-bouchons d’un pantalon mer-d’oie, lequel avait bien de la peine à rejoindre la consternation de deux ripatons bâilleurs.
Quant au gilet, peut-être à la suite de bains sulfureux et d’un traitement arsenical des plus sérieux, il n’avait plus un seul bouton.
L’un de nous centralisa quelques pièces blanches qu’il remit à l’homme.
— Merci bien, fit ce dernier, mais n’empêche que voilà des messieurs et dames qui boivent du bien bon moka.
On lui passa une tasse de café, fortement trempée de vieux cognac.
Pendant qu’il le dégustait, visiblement flatté, la belle-mère d’Émile se manifesta sous son jour habituel :
— Vous n’êtes pas honteux de mendier, jeune et vigoureux comme vous êtes !
— Je ne demanderais pas mieux que de travailler, répondit l’homme d’une voix douce et distinguée, mais il n’y a rien à faire pour moi dans ce pays, à ce moment de l’année.
— On trouve toujours à travailler quand on a bonne volonté !
— Pas avec le métier que j’ai, madame.
— L’ouvrage ne manque pas dans les fermes.
— Les travaux agricoles, madame, ne sont point mon apanage. De même qu’un avocat ferait un piètre pédicure, de même je n’entends rien à la géorgique.
— Allons donc !
— Iriez-vous confier la réparation d’une montre de dame à un terrassier ? Non, n’est-ce pas ?… Chacun son métier, et – soit dit sans froisser personne – les vaches seront bien gardées.
— Quelle est donc votre profession ?
— Pour pouvoir exercer mon industrie, madame, il me faudrait aller dans des pays assez lointains. Si ces messieurs et dames consentaient à m’avancer un billet de 1000 francs, je pourrais m’y rendre.
— Que faites-vous donc ?
Alors, l’homme, essuyant son front inondé de sueur, répondit :
— Je suis balayeur de neige.
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