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Chapitre 68 Conte de Noël

Cela doit paraître singulier aux gens, mais il en est ainsi : d’avérés énergumènes peuvent, non loin de moi, proférer toutes leurs faciles exégèses à propos de notre Sainte Religion, je ne bronche pas, cependant qu’une pauvre petite facétie de rien du tout, jetée à propos de Bonhomme Noël, suffit à me muer en tigre.

Je lui dois gros, au Bonhomme, car, sans lui, où serais-je ? et serais-je seulement ?

C’était en 18… (comme vous voyez, ça ne nous rajeunit pas, ces – hélas ! – histoires du siècle passé).

Je naviguais dans les parages de mes beaux vingt ans, et cela se passait à l’ombre du drapeau, du drapeau français, bien entendu, le seul, d’ailleurs, qui compte, les autres n’étant que bouts d’étoffes cosmopolites.

Ce métier de grand muet, pris dès le début par le bon bout, ne comportait rien qui me déplût (la liberté m’ayant toujours semblé bien surfaite, en tant que flatteuse entreprise), quand soudain j’y rencontrai un cheveu, un épisodique cheveu, mais tout de même un sale cheveu.

Pour des raisons dont le temps a de beaucoup atténué la rudesse, je me voyais refuser ma permission de Noël.

Comme un malheur n’arrive jamais seul, j’étais commandé de garde pour le jour même de la naissance de N.-S.

Et, comme deux malheurs n’arrivent jamais seuls, un de mes tours de faction tombait précisément de minuit à deux heures !

Et où !

À la poudrière, c’est-à-dire au tonnerre de Dieu en personne.

C’était gai.

Mon parti fut bientôt pris, farouche.

— Soit ! m’écriai-je, je réveillonnerai seul ; mais je vous défie de me citer une puissance humaine ou divine qui m’empêchera de réveillonner !

Il faut dire que, dans cette garnison, la poudrière se compose d’une manière de petit magasin à cartouches sis au milieu d’un vaste chantier clos de toutes parts, et tout rempli d’objets plus hétéroclites les uns que les autres, comme dit Paul Leroy-Beaulieu : pavés, madriers, boulets du temps de Turenne, vieilles ardoises, fours de campagne modèle 64, échelles surannées, girouettes exorbitées, brouettes de bien avant Pascal, etc.

… Il fait nuit noire, noire à se croire dans une houillère à Taupin.

Aussi m’empressé-je d’allumer le bout de bougie que j’eus grand soin d’emporter.

Confortablement installé sur un vieux tronc d’arbre insuffisamment équarri, j’étale sur une vermoulue voiture à bras mes pâles – oh ! combien ! – charcuteries, accompagnées d’une bouteille de vin que je n’ai point soldée d’une somme inférieure à 1,25 franc.

Oh ! le morose réveillon !

Le pauvre solitaire pense à sa famille, à tous les siens réunis sous la lampe…

D’autres fois, il pense à ses amis et amies attablés à je ne me rappelle plus quelle brasserie de la rue des Écoles.

Et, dans les deux cas, le pauvre solitaire dégage la pire des barbes.

Soudain, un cri frappe mon tympan : un cri étouffé, un cri comme en émanent les personnes qui désirent, sans créer de vacarme, être entendues de loin :

— Militaire ! Militaire !

La voix vient d’en haut.

Si c’était le petit Jésus ?

— Militaire ! Militaire ! persiste la voix, que je reconnais féminine, voulez-vous bien vous dépêcher d’éteindre votre chandelle !… Vous allez tous nous faire sauter !

J’explique à la voix que nul danger n’existe, que je soupe à la santé du Divin Enfant, par une nuit sans étoiles et sans lune, et qu’alors, dame ! mettez-vous à ma place.

Une autre voix, mâle, celle-là, frappe, au moyen de ce propos, agréablement mes oreilles :

— Si vous tenez absolument à souper, militaire, venez faire le réveillon avec nous… Il y a deux dames et je suis seul homme.

À la vérité, ces voix ne venaient pas du ciel, mais plus simplement d’une fenêtre au premier étage d’une maison donnant sur la cour de la poudrière.

— Ça colle ! acceptai-je avec ma trivialité soldatesque.

Une échelle appliquée au mur, et me voilà devant un joyeux compagnon d’un certain âge, bon ami de l’aînée des deux dames, de sa bonne amie, de la sœur de la bonne amie, d’une dinde truffée et autres bouteilles d’aspect réconfortant.

Ce que j’ai à raconter est de nature assez délicate, mais la vérité avant tout.

La dinde ? les truffes ? le bourgogne ? le champagne ? Je ne sais pas. Mon mérite personnel ? mes beaux vingt ans ? Qui sait ?

Toujours est-il que la sœur de la bonne amie du joyeux compagnon d’un certain âge tint vivement à ne pas me laisser partir comme ça.

La dinde ? les truffes ? le bourgogne ? le champagne ? l’amour ? Je ne sais pas.

Mais, ce dont je me souviens, c’est mon hurlement de terreur, mis en sursaut par, dans la chambre voisine, le réveille-matin du joyeux compagnon forcé de prendre le premier train pour rentrer chez lui.

Six heures !

Ah ! j’étais propre !

Abandon de mon poste, conseil de guerre, Biribi !

Ils ont dû enlever l’échelle, les cochons !

Non, l’échelle y est.

Où est-il, le factionnaire, celui dont la stupeur a dû être grande de ne pas trouver, fidèle au poste, son prédécesseur ?

Aucun factionnaire.

La porte du chantier n’a pas été ouverte.

Nulle trace d’escalade !

Alors, quoi ?

Une lueur d’espoir scintille en un petit coin de mon cœur.

Si pour une raison ou pour une autre, on n’était pas venu me relever cette nuit ?

· · ·

Vers minuit et demi, un vieil homme, d’aspect convenable, s’était approché du poste :

— Bonsoir, sergent ! avait-il dit d’une voix si douce !

— Bonsoir, monsieur !

— C’est ce soir la nuit de Noël, la nuit anniversaire de la naissance de notre Divin Sauveur.

— Évidemment.

— Une vieille coutume veut, par toute la chrétienté, qu’on fête ces dates au moyen d’un petit souper.

— Je sais, monsieur ; mais il n’y a pas, hélas ! que dans le service de l’Autriche que le militaire n’est pas riche !

— Sergent, laissez-moi vous offrir, à vous et à vos hommes, un petit réveillon.

La nuit de Noël, qu’est-ce qu’on risque ?

Pas de rondes, pas de patrouilles.

— Ça colle ! décide le sergent avec sa trivialité soldatesque.

Une heure ne s’écoule pas que, sous les tournées répétées du vieux monsieur, tout le personnel du poste, depuis le sergent jusqu’au clairon, ronfle à perdre haleine.

Ils se réveillèrent sur le coup de six heures du matin…

· · ·

Le vieux monsieur, on ne l’avait jamais vu dans la ville.

On ne l’y rencontra plus jamais.

Dites-moi donc qui c’était, ce monsieur, sinon le Père Noël, le brave bonhomme sans lequel où serais-je aujourd’hui ?

Serais-je seulement ?

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