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Chapitre 80 Spiritisme et chemin de fer

M. Victorien Sardou href="#fn1x80" id="fn1x80-bk" name="fn1x80-bk">1, notre grand adaptateur national, va prochainement faire représenter au théâtre de la Renaissance une pièce en laquelle il est, paraît-il, question de spiritisme et de chemin de fer.

Un personnage de ce drame – autant que mon intelligence un peu affaiblie a pu le saisir – un personnage doué de la seconde vue, aurait la vision d’une imminente rencontre de deux trains et, grâce à sa perspicacité surnaturelle, empêcherait une effroyable collision.

Peut-être commets-je une légère erreur et, au lieu de seconde vue, s’agit-il d’une table tournante.

Peu importe ! C’est kif-kif bourriqueau2, comme dit M. Francisque Sarcey, le chanteur bien connu à Angers.

Si M. Sardou s’imagine avoir eu le premier l’idée de ce coup de théâtre, il erre pleinement.

L’humble ver de terre qui écrit ces modestes lignes serait désolé de causer une peine, même légère, à l’ingénieux assimilateur de Marly-le-Roi, mais la vérité avant tout !

Or, ledit ver de terre, voilà tantôt une belle pièce de dix ans, écrivit, en une feuille éphémère qu’il retrouvera facilement au jour du procès, une page maîtresse qui contait une aventure étrangement analogue.

Voici l’histoire dénuée de tout artifice :

Une dame dit un jour à son mari :

— Mon ami, voici un temps infini que je n’ai pas été voir ma vieille tante de Pont-l’Évêque… J’estime qu’il serait sage, à moi, d’aller passer deux ou trois jours chez elle, pour éviter peut-être un pénible oubli testamentaire.

— Puissamment raisonné ! acquiesça le mari. Allons à Pont-l’Évêque !

— Oh ! pas toi !… Tu sais que ma tante n’a jamais pu te souffrir.

— Alors, vas-y seule, ma pauvre chérie.

La pauvre chérie s’en va et ne manqua pas un jour d’envoyer à son mari des télégrammes débordant de tendresse.

Le matin du troisième jour, télégramme annonçant le retour à telle heure.

Tout à coup et sans l’ombre d’un motif apparent, le mari éprouve d’affreux soupçons ; certes, sa femme est bien allée à Pont-l’Évêque, mais pas seule : elle s’accompagne d’un amant.

Le pauvre homme cherche à lutter contre son pressentiment – mais en vain : on ne lutte pas contre un pressentiment.

Et comme il est un être superstitieux, croyant au surnaturel, vite il se dirige vers le cabinet d’une dame spirite laquelle, déjà souvent consultée, lui a révélé d’extraordinaires choses.

Disons tout de suite, pour ne point dramatiser le récit, que la dame spirite en question tient principalement sa clairvoyance d’habiles complices disséminés dans le salon d’attente et qui font jaser les poires.

J’abrège.

La dame spirite, après avoir poliment demandé à l’Esprit s’il est en forme, le met à la disposition du pauvre monsieur.

— Où est ma femme ? demande le mari.

— Dans un chemin de fer, répond l’Esprit.

— Où est ce chemin de fer ?

— Sur la ligne de Trouville à Paris.

— Parfaitement… Mais précisez.

— Le train vient de quitter une gare qui s’appelle Le Breuil-Blangy.

Le monsieur consulte sa montre et s’écrie :

— Diable ! il a du retard, ce train !

— Le train file… file… file…

— Il ne rattrapera jamais son retard… plus d’une heure !

Un silence se fait ; le pauvre homme n’ose aborder la fatale question.

— Où est le train, maintenant ?

— Il s’approche d’une station qui s’appelle Le Grand-Jardin.

— Il en est loin ?

— Non, tout près.

— Il ralentit sa marche ?

— Non, il brûle la station.

— Vous êtes sûr ?

— Il brûle la station… Il est passé !

— Mais non, vous vous trompez, ce n’est pas possible !

L’homme est comme fou !

— Ce n’est pas possible !… Au moment même où ce train entre dans le tunnel de Lisieux, un autre train y pénètre par l’autre bout… Ah ! les malheureux ! les malheureux !

Et le voilà parti, échevelé, hagard, courant vers celle de l’Ouest :

— Des nouvelles ! des nouvelles ! A-t-on des nouvelles ?

— Des nouvelles de quoi ?

— Des nouvelles de la terrible collision qui vient de se produire entre deux trains sous le tunnel de Lisieux.

On télégraphie en toute hâte.

Le chef de gare de Lisieux envoie une réponse ahurie : « Pas d’accident. Êtes-vous malade ? Qu’est-ce qui vous prend ? »

Ce ne fut que bien longtemps après que le monsieur eut le mot de l’énigme :

L’Esprit s’était servi d’un vieil Indicateur.

· · ·

Qu’en pensez-vous, mon vieux Sardou ?

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