Chapitre 81 Le tour du monde en 67 heures
— Vous allez voir un fameux original, me dit le jardinier en sonnant à la porte du pavillon.
Une fenêtre s’ouvrit au premier ; un homme jeune encore, mais le torse nu et terriblement ébouriffé, s’avança.
— Qu’y a-t-il ? cria ce dévêtu d’une voix discourtoise.
— C’est un monsieur qui voudrait louer pour le 1er juillet.
— Attendez que je passe un pantalon.
Pendant que l’étrange locataire passait un pantalon, le jardinier me confia de nouveau que cet homme était un fameux original ; que, durant tout le mois de juin, il n’était point sorti de sa demeure et que son costume n’avait jamais été plus compliqué que celui de maintenant.
Tous les matins, une femme lui apportait une douzaine d’œufs frais ; le soir autant, et voilà les seules relations de ce monsieur avec le restant de l’humanité.
Heureusement qu’il n’avait loué que pour un mois, car on n’est pas très flatté, n’est-ce pas, d’avoir affaire avec des loufoques de ce calibre et on n’aurait pas été surpris de voir un beau jour le bonhomme f… le feu au pavillon. Je sais bien qu’on est assuré, parbleu ! mais comme ça aurait été amusant, dites donc, de perdre toute sa saison !
Nous entrâmes.
Quel fouillis, bon Dieu, quel fouillis !
Partout, sur les tables, sur les chaises, sur les lits, partout, des papiers, des dessins, des devis, des épures.
Et des calculs, des chiffres !
De quoi donner le vertige à tout un train de bestiaux !
Je contemplais ce spectacle avec une stupeur qui – je l’avoue – se panachait d’admiration.
Devant mon œil intelligent et mes façons distinguées, l’homme devint plus aimable et daigna m’expliquer :
— Un gros travail que je vais avoir fini dans trois jours.
— Y aurait-il indiscrétion ?…
— Pas la moindre ! Il s’agit d’un nouveau mode de locomotion qui permettra de faire le tour du monde en soixante-sept heures.
— En… combien, dites-vous ?
— En soixante-sept heures, confirme le monsieur de son ton le plus simple.
J’étais fixé : mon bonhomme avait au cerveau une fêlure spéciale, la fêlure des vitesses, comme d’autres ont celle des grandeurs, ou de la persécution… Flattons sa manie.
— Soixante-sept heures ! Tous mes compliments, monsieur.
— Oh ! on arrivera à mieux, mais comme début, c’est en effet assez coquet.
— Très compliqué ?
— Oh ! non ; très patriarcal, au contraire.
— Ah ! tant mieux !
— L’idée première n’est pas de moi, je n’ai que le mérite du perfectionnement et de l’application.
— Cela n’est déjà pas si négligeable.
— Vous connaissez les trottoirs roulants qui fonctionnent à Chicago, à Denver, à Detroit et dans d’autres villes des U.S. ?
— I know.
— All right ! Eh bien, c’est cela ; seulement au lieu d’un trottoir, j’en ai dix qui courent les uns sur les autres à raison d’une vitesse (chacun) de soixante kilomètres à l’heure, mais chacun bénéficiant de la vitesse de celui sur lequel il roule…
— Je ne comprends pas bien…
— C’est pourtant bien simple ! Une supposition : vous êtes sur un bateau en marche, vous allez de l’arrière à l’avant de ce bateau… Alors, vous avez parcouru un chemin total composé de vos propres pas auxquels vient s’ajouter la route faite par le bateau.
— Parfaitement, j’ai saisi.
— De même pour mes trottoirs. Le premier roule à raison de soixante kilomètres à l’heure, le second de cent vingt kilomètres, etc., etc., jusqu’au dixième, qui arrive ainsi à abattre froidement ses six cents kilomètres.
— Et voilà !
— Ah ! je ne suis pas arrivé à ce résultat sans peine. Voilà un mois que je travaille à ce projet, sans relâche, sans sommeil, ne m’interrompant que pour me nourrir, chaque jour, de deux douzaines d’œufs frais et d’une bouteille d’extra-dry Léon Laurent.
— Pensez-vous que la… chose puisse être d’une prochaine mise en pratique ?
— Lundi, monsieur, les entrepreneurs pourraient donner le premier coup de pioche. Dès que j’aurai seulement une dizaine de millions, je commanderai mes trottoirs à la Compagnie du Pégamoïd, seule substance qui convienne à ce genre de travail.
— Les moteurs vous coûteront cher ?
— Les moteurs me coûteront la peau. J’utilise le vent, les marées, le clapotis des vagues. Je capte ces forces gratuites, je les transforme en énergie électrique, je les totalise, je les domestique, je les fais marcher au doigt et à l’œil.
— À l’œil, c’est le cas de le dire, observai-je finement.
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