Chapitre 83 Le papier utile
Un bien fidèle lecteur d’Eberswalde a la délicate attention de m’adresser un numéro de son journal local, le General Anzeiger, dont un passage, entouré d’un trait bleu, émet la prétention de m’en boucher un coin, ainsi que dit notre aimable correspondant.
Traduisons tant bien que mal :
« Vous nous avez à maintes reprises, chères lectrices, et surtout chères ménagères, signalé l’inconvénient du papier de journal, qui conserve toujours un peu d’odeur de l’encre d’imprimerie, et dans lequel il est impossible d’envelopper du beurre, de la graisse, du saindoux, de la charcuterie, de la viande de boucherie et même du porc frais.
« Soucieuse d’être agréable à nos lectrices et amies, l’administration du General Anzeiger a décidé de publier dorénavant deux numéros par semaine qui ne seront imprimés que d’un côté, en sorte que l’autre pourra servir aux usages domestiques.
« Et, afin, mesdames et chères ménagères, que vous ne perdiez rien, dans cette innovation, au point de vue texte, les numéros imprimés d’un seul côté auront toujours le double des numéros ordinaires.
« Nous osons espérer que vous saurez apprécier les sacrifices que nous nous imposons, et nous vous prions, mesdames et chères ménagères, de nous recommander à vos amis et connaissances. »
Tous nos compliments à l’administration du General Anzeiger, mais n’hésitons pas à lui arracher le précieux laurier de l’innovation.
L’idée d’offrir au lecteur, non seulement la pâture intellectuelle et informatoire de ses colonnes, mais encore la contingence utile du papier-véhicule, remonte, sinon aux temps les plus reculés, du moins à pas mal d’années.
N’est-ce point Vallès 1 qui conta ses débuts dans La Naïade, organe imprimé sur toile, et qui, principalement, se diffusait dans les établissements de bains ?
Et c’est vraiment miracle que les directeurs de périodiques n’aient pas plus au creux pioché la question !
Ainsi que la vertu est sa propre récompense, de même un numéro de journal devrait constituer sa propre prime.
Serait-ce donc si malaisé, si coûteux ?
N’allez pas croire.
Dans un journal, nous comptons deux éléments matériels : le papier, l’encre d’imprimerie.
Or, le papier et l’encre d’imprimerie, voilà bien deux substances multiplement, en dehors de leur emploi naturel, utilisables, selon qu’on modifie leur fabrication ou qu’on y incorpore adroitement certains produits.
Le papier, le brave papier de journaux, additionné de substances mucilagineuses, devient un papier-cataplasme de premier ordre, dès plongé dans l’eau chaude.
Un peu de farine de moutarde intervenant dans sa composition, et quel sinapisme vous obtenez, le cas échéant !
Sur le domaine thérapeutique, nous n’en finirions pas, le papier étant le réceptacle indiqué pour toutes drogues externes visant meurtrissures, foulures, brûlures et autres porartures.
Abordons le tapis des usages domestiques.
Que diriez-vous d’un papier fabriqué avec la pulpe de bois de Panama et imprimé d’une encre au savon noir ?
Voyez-vous d’ici les mains de duchesse de nos braves typos, d’abord, et de nos non moins braves lecteurs ensuite ?
Et puis, quoi ?
Allons, ne soyons pas regardants !
Tous les dimanches, à partir d’une date que nous désignerons ultérieurement, le Journal paraîtra sur douze feuilles manufacturées en chair de perdreau, assaisonnées d’une encre dont la farine de truffes fera tous les frais.
Que dis-tu de cela, vieux General Anzeiger d’Eberswalde ?
q