Chapitre 85 Conte de Noël
Ce matin-là, il n’y eut qu’un cri dans tout le paradis :
— Le bon Dieu est mal luné aujourd’hui. Malheur à celui qui contrarierait Ses desseins !
L’impression générale était juste : le Créateur n’était pas à prendre avec des pincettes.
À l’archange qui vint se mettre à Sa disposition pour le service de la journée, Il répondit sèchement :
— Zut ! fichez-moi la paix !
Puis, Il passa nerveusement Sa main dans Sa barbe blanche, s’affaissa – plutôt qu’Il ne s’assit – sur Son trône d’or, frappa la nue d’un pied rageur et s’écria :
— Ah ! j’en ai assez de tous ces humains ridicules et de leur sempiternel Noël, et de leurs sales gosses avec leurs sales godillots dans la cheminée. Cette année, ils auront… la peau !
Il fallait que le père Éternel fût fort en colère pour employer cette triviale expression, Lui d’ordinaire si bien élevé.
— Envoyez-moi le bonhomme Noël, tout de suite ! ajouta-t-Il.
Et comme personne ne bougeait :
— Eh bien ! vous autres, ajouta Dieu, qu’est-ce que vous attendez ? Vous, Paddy, vieux poivrot, allez me quérir le bonhomme Noël !
(Celui que le Tout-Puissant appelle familièrement Paddy n’est autre que saint Patrick, le patron des Irlandais.)
Et l’on entendit à la cantonade :
— Allo ! Santa Claus ! Come along, old chappie !
Le bon Dieu redoubla de fureur :
— Ce pochard de Paddy se croit encore à Dublin, sans doute ! Il ne doit cependant pas ignorer que j’ai interdit l’usage de la langue anglaise dans le séjour des Bienheureux !
Le bonhomme Noël se présenta :
— Ah ! te voilà, toi !
— Mais oui, Seigneur !
— Eh bien ! tu me feras le plaisir, cette nuit, de ne pas bouger du ciel…
— Cette nuit, Seigneur ? Mais Notre-Seigneur n’y pense pas !… C’est cette nuit… Noël !
— Précisément ! précisément ! fit Dieu en imitant, à s’y méprendre, l’accent de Raoul Ponchon.
— Et moi qui ai fait toutes mes petites provisions !…
— Le royaume des Cieux est assez riche pour n’être point à la merci même de ses plus vieux clients. Et puis… pour ce que ça nous rapporte !
— Le fait est !
— Ces gens-là n’ont pas même la reconnaissance du polichinelle… Je fais un pari qu’il y aura plus de monde, cette nuit, au Chat Noir qu’à Notre-Dame-de-Lorette. Veux-tu parier ?
— Mon Dieu, Vous ne m’en voudrez pas, mais parier avec Vous, la Source de tous les Tuyaux, serait faire métier de dupe.
— Tu as raison, sourit le Seigneur.
— Alors, c’est sérieux ? insista le bonhomme Noël.
— Tout ce qu’il y a de plus sérieux. Tu feras porter tes provisions de joujoux aux enfants des Limbes. En voilà qui sont autrement intéressants que les fils des Hommes. Pauvres gosses !
Un visible mécontentement se peignait sur la physionomie des anges, des saints et autres habitants du céleste séjour.
Dieu s’en aperçut.
— Ah ! on se permet de ronchonner ! Eh bien ! mon petit père Noël, je vais corser mon programme ! Tu vas descendre sur terre cette nuit, et non seulement tu ne leur ficheras rien dans leurs ripatons, mais encore tu leur barboteras lesdits ripatons, et je me gaudis d’avance au spectacle de tous ces imbéciles contemplant demain matin leurs âtres veufs de chaussures.
— Mais… les pauvres ? Les pauvres aussi ? Il me faudra enlever les pauvres petits souliers des pauvres petits pauvres ?
— Ah ! ne pleurniche pas, toi ! les pauvres petits pauvres ! Ah ! ils sont chouettes, les pauvres petits pauvres ! Voulez-vous savoir mon avis sur les victimes de l’Humanité terrestre ? Eh bien ! ils me dégoûtent encore plus que les riches !… Quoi ! voilà des milliers et des milliers de robustes prolétaires qui, depuis des siècles, se laissent exploiter docilement par une minorité de fripouilles féodales, capitalistes ou pioupioutesques ! Et c’est à moi qu’ils s’en prennent de leurs détresses ! Je vais vous le dire franchement : si j’avais été le petit Henry, ce n’est pas au café Terminus que j’aurais jeté ma bombe, mais chez un mastroquet du faubourg Antoine !
Dans un coin, saint Louis et sainte Élisabeth de Hongrie se regardaient, atterrés de ces propos :
— Et penser, remarqua saint Louis, qu’il n’y a pas deux mille ans, Il disait : Obéissez aux Rois de la terre ! Où allons-nous, grand Dieu ! où allons-nous ? Le voilà qui tourne à l’anarchie !
Le Grand Architecte de l’Univers avait parlé d’un ton si sec que le bonhomme Noël se le tint pour dit.
Dans la nuit qui suivit, il visita toutes les cheminées du globe et recueillit soigneusement les petites chaussures qui les garnissaient.
Vous pensez bien qu’il ne songea même pas à remonter au ciel cette vertigineuse collection. Il la céda, pour une petite somme destinée à grossir le denier de Saint-Pierre, à des messieurs fort aimables, et voilà comment a pu s’ouvrir, hier, à des prix qui défient toute concurrence, 739, rue du Temple, la splendide maison :
Au Bonhomme Noël
Spécialité de chaussures d’occasion en tous genres pour bébés, garçonnets et fillettes.
Nous engageons vivement nos lecteurs à visiter ces vastes magasins, dont les intelligents directeurs, MM. Meyer et Lévy, ont su faire une des attractions de Paris.
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1.Laurent Tailhade (1854-1919), anarchiste, poète et chroniqueur.
1.En argot de l’époque, le dos, ou dos vert, est un maquereau.
1.Le docteur Antoine Cros (1835-1903) était le frère aîné de Charles Cros.
1.Rachilde (Marguerite Eymery, 1860-1953), dont le roman Monsieur Vénus avait fait scandale l’année précédente, publie Queue de poisson à Bruxelles en 1885. En cinquante pages, c’est l’histoire d’un benêt de trente-cinq ans, né avant terme, pour qui tout finit… en queue de poisson.
1.Marie-Anne Salis est la fille de Rodolphe Salis, fondateur du cabaret le Chat Noir.
1.Ce cas, fort intéressant, élucide un point de médecine légale fort controversé, à savoir que l’ingestion, dans l’économie, d’une substance, même non toxique, peut déterminer la mort. (Note du traducteur.)
1.Gens qui stationnent sur la plage.
1.Willy (Henry Gauthier-Villars, 1859-1931).
2.La loi dispense du service militaire le fils unique ou l’aîné des fils d’une femme veuve.
1.George Auriol (Jean Huyot, 1862-1938), conteur, graphiste, créateur de caractères typographiques.
1.Je sais aussi bien que M. Pinxit qu’un incarnat ne peut pas empourprer. Mais le monde sont si bêtes, comme dit ma concierge, qu’ils ne s’en apercevront pas.
1.Rodolphe Salis meurt le 19 mars 1897. Les collections du Chat Noir sont dispersées à l’Hôtel Drouot les 16, 17, 18 et 19 mai 1898. Cette chronique a été écrite avant la vente, à laquelle n’a pas assisté Alphonse Allais : en effet, son frère Paul meurt à Brest le 16 mai ; Allais ne rentrera à Paris que le 20 et ne publiera rien avant le 12 juin.
1.Pour un étudiant roumain moins intelligent que moi, mais beaucoup plus riche ou le paraissant.
1.Charroi : industrie dont le but est de charrier. Charrier mener les gens en bateau ( !) durant des laps plus ou moins prolongés.
2.Les Anglais, qui tiennent à ne rien faire comme personne, écrivent Ouest avec un double V. On est des originaux ou on ne les est pas.
1.Plagiaires. Individus stationnant sur les plages.
1.Camille Flammarion (1842-1925), astronome et vulgarisateur scientifique.
1.Pie X (Giuseppe Sarto, 1835-1914), pape de 1903 à 1914.
2.Tu en as de bonnes.
1.Cléo de Mérode (1875-1966), célèbre demi-mondaine ; elle fut remarquée par Léopold II, roi des Belges. Son nom lui rappelait sans doute Henri de Mérode Westerleo (1856-1908), qui fut ministre des Affaires étrangères du gouvernement belge de 1892 à 1895.
2.Vermicelli, célèbre peintre italien qui florissait à Gennevilliers vers la fin du XIXe siècle.
1.Je confonds Ophélie avec Juliette. (Note de l’Auteur.)
1.Chulalongkorn (1853-1910), roi de Siam, fit un voyage en France en 1897.
1.Félix Ziem (1821-1911), peintre : toute sa vie, il ne peignit que Venise.
1.Le conflit gréco-turc de 1897 vit la création d’une légion internationale qui combattit aux côtés des Grecs.
2.Amilcare Cipriani (1844-1918), révolutionnaire italien, compagnon de Garibaldi a pris part à la Commune (condamné à mort, il fut déporté à Nouméa). Député socialiste, il s’engagea dans le conflit gréco-turc à la tête de volontaires italiens et fut grièvement blessé à Demokos en 1898.
1.Émile Combes (1835-1921), dit le « père Combes », président du Conseil de 1902 à 1905, artisan de la séparation de l’Église et de l’État.
2.Ce M. Audiffren est le major général de l’escadre qui, de Toulon, dessert Tamaris, les Sablettes et Saint-Mandrier.
1.Fure est l’infinitif du verbe dont le prétérit est : Je m’en fus, tu t’en fus, etc,
1.La maison Rouxel et Dubois est avisée qu’aussitôt rentré à Paris j’aurai l’honneur de me présenter dans ses bureaux. Je lui serai obligé de régler cette publicité non pas en machines (je ne monte que des Comiot), mais en argent lequel sera immédiatement versé à la souscription Franc-Nohain.
1.La prison de la Petite-Roquette, 143 rue de la Roquette, aujourd’hui disparue, était affectée aux jeunes détenus.
2.L’établissement choréo-galant des Champs-Élysées est le Jardin de Paris, dont le kiosque à musique existe encore.
3.Ne vous semble-t-il pas, en effet, assez idiot que d’une grue de vingt ans on puisse dire qu’elle est une fille et qu’elle est jeune sans qu’on possède le droit de la qualifier « jeune fille » ?
1.Donato (Alfred Dhont, 1845-1900), magnétiseur belge.
1.Édouard Osmont (1874-1922). conteur, auteur de Le Cœur sur la main et l’Estomac dans les talons, mais aussi poète fantaisiste sous le nom de Blaise Petiveau, auteur de Son Nombril, qui fut remis au goût du jour par les Frères Jacques.
1.Victorien Sardou (1831-1908), auteur dramatique ; Alphonse Allais fait allusion à Spiritisme, pièce créée en 1897.
2.Car c’est ainsi que s’écrit bourriqueau et non pas cot ni quot, ni même co, comme voudrait l’insinuer l’ami Richepin, invoquant le sabir.
1.Paul Deschanel (1856-1922), président de la Chambre de 1898 à 1902. Élu président de la République en 1920 ; atteint d’une crise de dépression nerveuse, il tomba d’un train aux environs de Montargis et dut démissionner.
2.La Maison du rire était une attraction de l’Exposition universelle de 1900, patronnée par l’hebdomadaire humoristique, Le Rire.
3.Historique.
1.Jules Vallès (1832-1885), écrivain et journaliste.
Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.