Chapitre 1
A dix-sept ans, Féder, un des jeunes gens les mieux faits de Marseille, fut chassé de la maison paternelle ; il venait de commettre une faute majeure : il avait épousé une actrice du Grand-Théâtre. Son père, Allemand fort moral et de plus riche négociant depuis longtemps établi à Marseille, maudissait vingt fois par jour Voltaire et l’ironie française ; et ce qui l’indigna peut-être le plus, dans l’étrange mariage de son fils, ce furent quelques propos légers à la française par lesquels celui-ci essaya de se justifier.
Fidèle à la mode, quoique né à deux cents lieues de Paris, Féder faisait profession de mépriser le commerce, apparemment parce que c’était l’état de son père ; en second lieu, comme il avait du plaisir à voir quelques bons tableaux anciens du musée de Marseille, et qu’il trouvait détestables certaines croûtes modernes, que le gouvernement expédie aux musées de province, il alla se figurer qu’il était artiste 1. Du véritable artiste, il n’avait que le mépris pour l’argent ; et encore ce mépris tenait-il surtout à son horreur pour le travail de bureau et pour les occupations de son père : il n’en voyait que la gêne extérieure. Michel Féder, déclamant sans cesse contre la vanité et la légèreté des Français, se gardait bien d’avouer devant son fils les divins plaisirs de vanité que lui donnaient les louanges de ses associés, lorsqu’ils venaient partager avec lui les bénéfices de quelque bonne spéculation, sortie de la tête du vieux Allemand. Ce qui indignait celui-ci, c’est que, malgré ses sermons de morale, ses associés transformaient promptement leurs bénéfices en parties de campagne, en chasse à l’arbre et autres bonnes jouissances physiques. Pour lui, enfermé dans son arrière-comptoir, un volume de Steding et une grosse pipe formaient tous ses plaisirs, et il amassa des millions.
Lorsque Féder devint amoureux d’Amélie, jeune actrice de dix-sept ans, sortant du conservatoire et fort applaudie dans le rôle du Petit Matelot, il ne savait que deux choses : monter à cheval et faire des portraits en miniature ; ces portraits étaient d’une ressemblance frappante on ne pouvait leur refuser ce mérite ; mais c’était le seul qui pût justifier les prétentions de l’auteur. Ils étaient toujours d’une laideur atroce et n’atteignaient à la ressemblance qu’en outrant les défauts du modèle.
Michel Féder, chef si connu de la maison (raison) Michel Féder et compagnie, déclamait toute la journée en faveur de l’égalité naturelle, mais jamais ne put pardonner à son fils unique d’avoir épousé une petite actrice. En vain l’avoué chargé de faire protester les mauvaises lettres de change adressées à sa maison lui fit observer que le mariage de son fils n’avait été célébré que par un capucin espagnol (dans le Midi, on ne s’est point encore donné la peine de comprendre le mariage à la municipalité) ; Michel Féder, né à Nuremberg et catholique outré, comme on l’est en Bavière, tenait pour indissoluble tout mariage où était intervenue la dignité du sacrement. L’extrême vanité du philosophe allemand fut surtout choquée d’une sorte de dicton provençal qui fut bientôt populaire dans Marseille :
Monsieur Féder, le riche Baviérot,
Se trouve le beau-père au petit matelot.
Outré de ce nouvel attentat de l’ironie française, il déclara que de sa vie il ne reverrait son fils, et lui envoya quinze cents francs et l’ordre de ne jamais se présenter devant lui.
Féder sauta de joie à la vue des quinze cents francs. C’était avec des peines infinies qu’il avait pu réunir, de son côté, une somme à peu près égale, et, le lendemain, il partit pour Paris, le centre de l’esprit et de la civilisation, avec le petit matelot, enchantée de revoir la capitale et ses amies du Conservatoire.
Quelques mois plus tard, Féder perdit sa femme, qui mourut en lui donnant une petite fille. Il crut devoir annoncer à son père ces deux événements graves ; mais, peu de jours après, il sut que Michel Féder était ruiné et en fuite. Son immense fortune lui avait tourné la tête, sa vanité avait rêvé de s’emparer de tous les draps d’une certaine espèce que l’on fabrique en France ; il voulait faire broder sur la lisière des pièces de drap, les mots : Féder von Deutchland (Féder l’Allemand), et ensuite porter au double de leur valeur actuelle ces draps, qui, naturellement, auraient pris le nom de draps féder ; ce qui devait l’immortaliser. Cette idée, pas mal française, fut suivie d’une banqueroute complète, et notre héros se trouva avec mille francs de dettes et une petite fille au milieu de ce Paris qu’il ne connaissait point, et où, sur la figure de chaque réalité, il appliquait une chimère, fille de son imagination.
Jusque-là Féder n’avait été qu’un fat, au fond excessivement fier de la fortune de son père. Mais, par bonheur, la prétention d’être un jour un artiste célèbre l’avait porté à lire avec amour Malvasia, Condivi et les autres historiens des grands peintres d’Italie. Presque tous ont été des gens pauvres, fort peu intrigants, fort maltraités de la fortune ; et, sans y songer, Féder s’était accoutumé à regarder comme assez heureuse une vie remplie par des passions ardentes, et s’inquiétant peu des malheurs d’argent et de costume.
A la mort de sa femme, Féder occupait, au quatrième étage, un petit appartement meublé, chez M. Martineau, cordonnier de la rue Taitbout, lequel jouissait d’une honnête aisance, et, de plus, avait l’honneur de se voir caporal dans la garde nationale. La nature marâtre n’avait donné à M. Martineau que la taille peu militaire de quatre pieds dix pouces ; mais l’artiste en chaussures avait trouvé une compensation à ce désavantage piquant : il s’était fait des bottes avec des talons de deux pouces de hauteur à la Louis XIV, et il portait habituellement un magnifique bonnet à poil haut de deux pieds et demi. Ainsi harnaché, il avait eu le bonheur d’accrocher une balle au bras dans l’une des émeutes de Paris. Cette balle, objet continuel des méditations du Martineau, changea son caractère et en fit un homme aux nobles pensées.
Lorsque Féder perdit sa femme, il devait quatre mois de loyer à M. Martineau, c’est-à-dire trois cent vingt francs. Le cordonnier lui dit :
– Vous êtes malheureux, je ne veux point vous vexer, faites mon portrait en uniforme, avec mon bonnet d’ordonnance, et nous serons quittes.
Ce portrait, d’une ressemblance hideuse, fit l’admiration de toutes les boutiques environnantes. Le caporal le plaça tout près de la glace sans tain que la mode anglaise met sur le devant des boutiques. Toute la compagnie à laquelle appartenait Martineau vint admirer cette peinture, et quelques gardes nationaux eurent l’idée lumineuse de fonder un musée à la mairie de leur arrondissement. Ce musée serait composé des portraits de tous les gardes nationaux qui auraient l’honneur d’être tués ou blessés dans les combats. La compagnie possédant deux autres blessés, Féder fit leurs portraits, toujours d’une ressemblance abominable, et, quand il fut question du payement, il répondit qu’il avait été trop heureux de reproduire les traits de deux grands citoyens. Ce mot fit sa fortune.
Conservant le privilège des gens bien élevés, Féder se moquait tout doucement des honnêtes citoyens auxquels il adressait la parole ; mais la vanité gloutonne de ces héros prenait tous les compliments à la lettre. Plusieurs gardes nationaux de la compagnie, et ensuite du bataillon, firent ce raisonnement : « Je puis être blessé, et même, comme le bruit des coups de feu a sur moi une influence surprenante et m’enhardit aux grandes actions, je puis fort bien un jour me faire tuer, et alors il devient nécessaire à ma gloire d’avoir d’avance mon portrait tout fait, afin que l’on puisse le placer au musée d’honneur de la deuxième légion. »
Avant la ruine de son père, Féder n’avait jamais fait de portraits pour de l’argent ; pauvre maintenant, il déclara que ses portraits seraient payés cent francs par le public et cinquante francs seulement par les braves gardes nationaux. Cette annonce montre que Féder avait acquis quelque savoir-faire depuis que la ruine de son père l’avait fait renoncer aux affectations de la fatuité d’artiste. Comme il avait des manières fort douces, il devint de mode dans la légion d’inviter à dîner le jeune peintre le jour de l’inauguration du portrait au moyen duquel le chef de la famille pouvait espérer l’immortalité.
Féder avait une de ces jolies figures régulières et fines que l’on rencontre souvent à Marseille au milieu des grossièretés de la Provence actuelle, qui, après tant de siècles, rappellent les traits grecs des Phocéens qui fondèrent la ville. Les dames de la deuxième légion surent bientôt que le jeune peintre avait osé braver le courroux d’un père, alors immensément riche, pour épouser une jeune fille qui n’avait d’autre fortune que sa beauté. Cette histoire touchante ne tarda pas à se revêtir de circonstances romanesques jusqu’à la folie ; deux ou trois braves de la compagnie de Martineau, qui se trouvèrent de Marseille, se chargèrent de raconter les folies étonnantes dans lesquelles un amour tel qu’on n’en vit jamais avait jeté notre héros, et il se vit obligé d’avoir des succès auprès des dames de la compagnie ; par la suite, plusieurs dames du bataillon, et même de la légion, le trouvèrent aimable. Il avait alors dix-neuf ans, et était parvenu, à force de mauvais portraits, à payer ce qu’il devait à M. Martineau.
L’un des maris chez lesquels il dînait le plus souvent, sous prétexte de donner des leçons de dessin à deux petites filles, se trouvait un des plus riches fournisseurs de l’Opéra, et lui fit avoir ses entrées.
Féder commençait à ne plus écouter pour sa conduite les folies de son imagination, et, par le contact avec toutes ces vanités de bas étage, grossières et si cruelles à comprendre, il avait acquis quelque esprit ! Il remercia beaucoup de cette faveur la dame qui la lui avait fait obtenir ; mais déclara que, malgré sa passion folle pour la musique, il ne pourrait en profiter : depuis ses malheurs, souvent il prononçait ce mot de bon goût, c’est-à-dire depuis la mort de la femme qu’il avait épousée par amour, les larmes qu’il ne cessait de répandre avaient affaibli sa vue, et il lui était impossible de voir le spectacle d’un point quelconque de la salle : elle était trop resplendissante de lumières. Cette objection, si respectable par sa cause, valut à Féder, ainsi qu’il s’y attendait bien, l’entrée dans les coulisses, et il obtint le second avantage de persuader de plus en plus aux braves de la deuxième légion que la société intime du jeune peintre n’avait aucun danger pour leurs femmes. Notre jeune Marseillais avait alors devant lui, comme on dit dans les boutiques, quelques billets de cinq cents francs, mais se trouvait fort ennuyé des succès qu’il obtenait auprès des dames boutiquières. Son imagination, toujours folle, lui avait persuadé que le bonheur se trouve auprès des femmes bien élevées ; c’est-à-dire qui ont de belles mains blanches, occupent un somptueux appartement au premier étage, et ont des chevaux à elles. Électrisé par cette chimère qui le faisait rêver jour et nuit, il passait ses soirées aux Bouffes ou dans les salons de Tortoni, et s’était logé dans la partie la mieux habitée du faubourg Saint-Honoré.
Rempli de l’histoire des mœurs sous Louis XV, Féder savait qu’il y a un rapport naturel entre les grandes notabilités de l’Opéra et les premiers personnages de la monarchie. Il voyait, au contraire, un mur d’airain s’élever entre les boutiquiers et la bonne compagnie. En arrivant à l’Opéra, il chercha parmi les deux ou trois grands talents de la danse ou du chant, un esprit qui pût lui donner les moyens de voir la bonne compagnie et d’y pénétrer. Le nom de Rosalinde, la célèbre danseuse, était européen : peut-être comptait-elle trente-deux printemps, mais elle était encore fort bien. Sa taille, surtout, se distinguait par une noblesse et une grâce qui deviennent plus rares chaque jour, et trois fois par mois, dans quatre ou cinq des plus grands journaux, l’on vantait le bon ton de ses manières. Un feuilleton fort bien fait, mais qui aussi coûtait cinq cents francs, décida du choix de Féder, que le bon ton des enrichis de boutique mettait au désespoir.
Il étudiait le terrain depuis un mois, et, toujours par la garde nationale, faisait connaître ses malheurs dans les coulisses ; enfin il se décida sur le moyen d’arriver. Un soir que Rosalinde dansait dans le ballet à la mode, Féder, qui s’était placé convenablement derrière un bouquet d’arbres avançant sur la scène, s’évanouit d’admiration comme la toile tombait, et, lorsque la belle Rosalinde, couverte d’applaudissements, rentra dans la coulisse, elle trouva tout le monde empressé auprès du jeune peintre, qui était déjà connu par ses malheurs et dont l’état donnait des inquiétudes. Rosalinde devait son talent, vraiment divin dans la pantomime, à l’une des âmes les plus impressionnables qui fussent au théâtre. Elle devait ses manières aux cinq ou six grands seigneurs qui avaient été ses premiers amis. Elle fut touchée du sort de ce jeune homme qui avait déjà trouvé dans la vie de si grands malheurs. Sa figure lui parut d’une noblesse singulière, et son histoire saisit son imagination.
– Donnez-lui votre main à baiser, lui dit une vieille figurante qui tenait des flacons de sels près de la figure de Féder ; s’il est ainsi, c’est par amour pour vous. Le pauvre jeune homme est sans fortune et amoureux fou, voilà qui est guignonant.
Rosalinde disparut et revint bientôt avec les mains et les bras parfumés de l’odeur qui était alors le plus en vogue. Est-il besoin de dire que le jeune Marseillais revint de son profond évanouissement, en faisant les mines les plus touchantes ? A ce moment, il était si ennuyé d’être resté trois quarts d’heure, les yeux fermés et sans parler, au milieu de tant de bavardages, que ses regards, toujours fort vifs, jetaient des flammes. Rosalinde fut si profondément touchée de cet accident, qu’elle voulut l’emmener dans sa voiture.
L’esprit de Féder ne manqua point à la situation qu’il s’était faite, et, moins d’un mois après cette première entrevue, si bien ménagée, la passion de Rosalinde devint tellement folle, que les petits journaux en parlèrent. Quoique fort riche, comme l’exercice des arts détruit chez les femmes la prudence d’argent, Rosalinde voulut épouser Féder.
– Vous avez trente, quarante, je ne sais combien de mille livres de rente, dit Féder à son amie ; mon amour vous est acquis pour la vie ; mais il me semble que je ne pourrai vous épouser avec honneur que lorsque j’aurai réuni, moi-même, au moins la moitié de cette somme.
– Il faudra te soumettre à quelques petites actions assez ennuyeuses ; mais n’importe, suis mes conseils, mon cher ange, aie cette patience, et, dans deux ans d’ici, je te mets à la mode ; alors tu portes à cinquante louis le prix de tes portraits, et, peu d’années ensuite, je te fais membre de l’Institut ; une fois arrivé à ce comble de gloire, tu me permets de jeter tes pinceaux par la fenêtre, tout le monde sait que tu as réuni six cents louis de rente ; alors le mariage d’amour devient un mariage raisonnable, et naturellement tu te trouves à la tête d’une fortune de plus de vingt mille écus par an ; car, moi aussi, j’économiserai.
Féder jura qu’il se soumettrait à tous ses conseils.
– Mais je vais devenir à vos yeux une pédante ennuyeuse, et vous me prendrez en horreur !
Féder protesta de sa docilité, qui serait égale à son amour, c’est-à-dire infinie. Il pensait que la route pénible qu’on allait lui jalonner était la seule qui pût le conduire à ces femmes du grand monde, que son imagination lui peignait divinement belles et aimables.
– Eh bien donc, dit Rosalinde en soupirant, commençons le rôle de pédante, plus dangereux pour moi qu’aucun de ceux que j’ai joués en ma vie ; mais jure-moi de m’avertir quand je t’ennuierai.
Féder jura de façon à se faire croire.
– Eh bien, d’abord, continua Rosalinde, ta mise est beaucoup trop brillante ; tu suis de près des modes gaies ; tu oublies donc les malheurs ? tu dois toujours être l’époux inconsolable de la belle Amélie, ton épouse. Si tu as encore le courage de supporter la vie, c’est afin de laisser du pain à l’image d’elle qu’elle t’a laissée. Je te composerai une mise excessivement distinguée et qui fera le désespoir de nos jockeys, si jamais l’un d’entre eux a la prétention de l’imiter. Chaque jour avant que tu sortes, je ferai comme un général pour ses soldats, je passerai la revue de ton extérieur. En second lieu, je vais t’abonner à la Quotidienne et à la collection des œuvres des saints Pères. Lorsque ton père quitta Nuremberg, il était noble : M. von Féder. Par conséquent, tu es noble ; sois donc croyant. Quoique vivant dans le désordre, tu as tous les sentiments d’une haute piété, et c’est ce qui plus tard amènera et sanctifiera notre mariage. Si tu veux faire payer tes portraits cinquante louis, et jamais et sous aucun prétexte ne manquer à tes devoirs de chrétien, tu as un brillant avenir. En attendant le succès certain de la conduite un peu embêtante que je prends sur moi de te faire suivre, je veux t’arranger de mes propres mains l’appartement où tu recevras les jeunes femmes qui, bientôt se disputeront le plaisir de se faire peindre par un jeune homme aussi singulier et aussi beau. Attends-toi à voir respirer dans cet appartement la tristesse la plus austère ; car, vois-tu, si tu ne veux pas être triste dans la rue, il faut absolument renoncer à tout et te condamner à ce malheur de m’épouser dès aujourd’hui. Je vais quitter ma maison de campagne, nous en choisirons une à vingt-cinq lieues de Paris, dans quelque coin perdu. Ce sont des frais de poste qu’il nous en coûtera ; mais ta réputation sera sauvée. Là, au milieu des bons provinciaux du voisinage, tu pourras être aussi fou que le comporte ta nature du Midi ; mais, à Paris et dans sa banlieue, tu dois être, avant tout et pour toujours, l’époux inconsolable, l’homme bien né et le chrétien attentif à ses devoirs, tout en vivant avec une danseuse. Quoique je sois fort laide et que ton Amélie fût très jolie, tu feras entendre que, si j’ai trouvé grâce à tes yeux, c’est que je lui ressemble, et, le jour où tu te trouvas mal à l’Opéra (Rosalinde se jeta dans ses bras), c’est que, dans le ballet où je jouais, je venais de faire un geste absolument semblable à un de ceux qu’avait Amélie dans le rôle du petit matelot.
C’était justement pour parvenir à une conversation de ce genre que Féder s’était ennuyé une heure le jour de l’évanouissement dans les coulisses de l’Opéra ; mais il était loin de s’attendre à un régime aussi sévère. Quoi ! lui, naturellement si vif et si gai, jouer le rôle d’un mélancolique !
– Avant de te répondre, ô mon adorée ! dit-il à Rosalinde, permets-moi de réfléchir pendant quelques jours. Rends-moi donc malheureux, lui disait-il, si tu veux me voir marcher sur le boulevard d’un air triste.
– Tu feras comme moi au commencement de ma carrière, lui dit Rosalinde. Alors le public était bête, et il fallait avoir les pieds en dehors, et, à chaque pas, j’étais obligée de faire attention à mes pieds. Dix minutes de promenade à l’étourdie me mettaient en dedans pour une semaine. Au reste, c’est à prendre ou à laisser ; si tu ne te jettes pas tête baissée dans l’air mélancolique ; si tu ne lis pas la Quotidienne tous les jours, de façon à répéter, au besoin, tous ses raisonnements quand tu te mêleras aux conversations sérieuses, jamais tu ne seras de l’Institut, jamais tu n’auras quinze mille livres de rente, et tu me feras périr de douleur, ajouta-t-elle en riant ; car jamais tu ne feras de moi une madame Féder.
Ici vinrent se placer deux ou trois mois fort pénibles ; notre héros eut bien de la peine à prendre le genre mélancolique. Ce qu’il y avait de pis pour cette nature vive et impressionnable du Midi, c’est qu’en jouant la tristesse il devenait triste, et rien alors ne pouvait lui servir de contre-poison.
Rosalinde l’adorait, elle avait de l’esprit comme un démon ; elle trouva un remède : elle acheta deux pantalons et un habit à la mode, mais parfaitement râpés ; elle fit laver et reteindre tout cela ; elle joignit à cet appareil une montre en chrysocale, un chapeau d’une forme exagérée, une épingle en diamant faux ; quand elle eut réuni ce costume, un jour que Féder était tombé dans ses humeurs sombres pour avoir joué la mélancolie, sur le boulevard, pendant deux grandes heures :
– Voici ce que ma sagesse vient de décider, s’écria Rosalinde d’un air profond : nous allons dîner de bonne heure ; je vais t’habiller en clerc de notaire, je te mènerai à la Chaumière ; là je te permets de répéter toutes les folies que tu faisais jadis dans les bals des villages voisins de Marseille. Tu vas me dire d’abord que tu t’ennuieras à ce bal de la Chaumière ; je te répondrai que, pour peu que tu t’appliques à jouer le rôle d’un Deschalumeaux bien ridicule, et à danser en faisant des entrechats, comme vous les faites dans le Midi, tu ne t’ennuieras point trop. D’ailleurs, après t’avoir laissé à la Chaumière, je courrai chez Saint-Ange (c’était un vieux et noble danseur retiré), il me donnera le bras, et je viendrai jouir de tes farces ; mais je ne te reconnaîtrai point : ce serait dangereux. Je ne parlerai pas ; autrement tu n’aurais plus de mérite, et, pour m’amuser moi-même un peu, je vais persuader à Saint-Ange que nous sommes brouillés, et je verrai, monsieur, les belles choses qu’il me dira sur votre compte.
Cette partie, ainsi arrangée, fut fort gaie ; Rosalinde y ajouta des épisodes divertissants ; elle se fit faire la cour par deux ou trois des jeunes gens de la Chaumière ; ils l’avaient reconnue, et elle lançait des œillades chargées de passion.
Cette idée eut un tel succès, qu’on la renouvela plusieurs fois. Rosalinde, qui voyait agir Féder, lui donnait des conseils, et, à force de lui répéter qu’il ne s’amusait réellement qu’en jouant la comédie, absolument comme il ferait sur un théâtre, elle parvint à en faire un clerc de notaire beaucoup plus ridicule, beaucoup plus chargé dans son imitation des belles manières, mais beaucoup plus amusant que tous les autres.
– Voici qui est drôle, dit Féder à Rosalinde : après m’être livré toute une soirée à l’exécution burlesque de toutes les folies qui, hier au soir, me semblaient plaisantes, j’ai trouvé aujourd’hui beaucoup plus de facilité à reproduire, sur le boulevard, les gestes sans vigueur et le regard privé d’intérêt de l’homme accablé par les souvenirs de la tombe.
– Je suis ravie de te voir marcher tout seul ; tu arrives là à une chose que j’ai été tentée vingt fois de te dire : c’est le grand principe de mon métier de comédienne. Mais j’aime bien mieux que tu sois arrivé à en avoir la sensation. Eh bien, mon petit Féder, ce n’est pas seulement la comédie mélancolique qu’il faut jouer, pour vous autres gens du Midi qui prétendez vivre à Paris, il faut jouer la comédie toujours ; rien moins que cela, mon bel ami. Votre air de gaieté et d’entrain, la prestesse avec laquelle vous répondez, choquent le Parisien, qui est naturellement un animal lent et dont l’âme est trempée dans le brouillard. Votre allégresse l’irrite ; elle a l’air de vouloir le faire passer pour vieux ;ce qui est la chose qu’il déteste le plus. Alors, pour se venger, il vous déclare grossiers et incapables de goûter les mots spirituels qui sont le cauchemar de bonheur du Parisien. Ainsi, mon petit Féder, si tu veux réussir à Paris, dans tes moments où tu ne dis rien, prends une nuance de l’air malheureux et découragé de l’homme qui ressent un commencement de colique. Éteins ce regard vif et heureux qui t’est si naturel et qui fait mon bonheur. Ne te permets ce regard, si dangereux ici, que quand tu es en tête-à-tête avec ta maîtresse ; partout ailleurs songe au commencement de colique. Regarde ton tableau de Rembrandt, vois comme il est avare de la lumière ; vous autres peintres, vous dites que c’est à cela qu’il est redevable de son grand effet. Eh bien, je ne dis pas pour avoir des succès à Paris, mais simplement pour y être supporté et ne pas finir par voir l’opinion vous jeter par la fenêtre, sois avare de cet air de joie et de cette rapidité de mouvement que vous rapportez du Midi ; songe à Rembrandt.
– Mais, mon ange, il me semble que je fais honneur à la maîtresse qui me donne le bonheur en m’enseignant la tristesse ; sais-tu ce qui m’arrive ? Je réussis trop ; les malheureux que je peins ont l’air encore plus ennuyés qu’à l’ordinaire ; ma conversation mélancolique les assomme.
– En effet, s’écria Rosalinde avec bonheur, j’avais oublié de te le dire, il m’est revenu de divers côtés que l’on te reproche d’être triste.
– On ne voudra plus de moi.
– Peins telles que tu les vois toutes les femmes qui ont moins de vingt-deux ans ; donne hardiment vingt-cinq ans à toutes les femmes de trente-cinq, et aux bonnes grand’mères qui se font peindre avec des cheveux blancs donne hardiment des yeux et une bouche de trente ans. Je te trouve dans ce genre d’une timidité bien gauche. C’est pourtant le b, a, ba de ton métier. Flatte horriblement, comme si tu voulais te moquer des bonnes gens qui viennent se faire peindre. Il n’y a pas huit jours, en faisant le portrait de cette vieille dame qui avait de si jolies levrettes, tu lui as donné quarante-cinq ans, et pourtant elle n’en avait que soixante ; j’ai bien vu par mon petit judas, pratiqué dans la bordure de ton tableau de Rembrandt, qu’elle était fort mécontente, et c’est parce que tu lui donnais quarante-cinq ans qu’elle t’a fait recommencer deux fois la coiffure.
Un jour, devant Rosalinde, Féder dit à un de ses amis :
– Voici des gants de vingt-neuf sous que m’a vendus le portier du théâtre, et, en vérité, ils valent tout autant que ceux qu’on nous fait payer trois francs.
L’ami sourit et ne répondit pas.
– Est-il bien possible que vous disiez encore des choses comme celle-là ! s’écria Rosalinde quand l’ami se fut éloigné. Cela retarde de trois ans votre entrée à l’Institut ; vous tuez, comme à plaisir, la considération qui s’apprêtait à naître ! On peut vous soupçonner de pauvreté ; ne parlez donc jamais de choses qui dénotent l’habitude de l’économie. Ne parlez jamais de ce qui, dans le moment, a le plus petit intérêt pour vous ; cette faiblesse peut avoir les plus déplorables conséquences. Est-il donc si difficile de jouer toujours la comédie ? Jouez le rôle de l’homme aimable, et demandez-vous toujours : « Qu’est-ce qui peut plaire à cet original qui est là devant moi ? » C’est le prince de Mora-Florez, qui m’a laissé cent mille francs par son testament, qui me répétait souvent cette maxime. Vous aviez si bien deviné, quand vous viviez avec les braves gardes nationaux de votre légion, que le Parisien arrivant de la Sibérie doit dire qu’il n’y fait pas trop froid, comme il s’écrierait, en arrivant de Saint-Domingue, qu’en vérité il n’y fait pas trop chaud. En un mot, vous me disiez que, pour être aimable, il faut, en ce pays, dire le contraire de ce à quoi s’attend l’interlocuteur. Et c’est vous qui venez parler d’une chose misérable comme le prix d’une paire de gants ! Votre atelier vous a valu l’an passé tout près de dix mille francs ; j’ai persuadé à notre ami Valdor, le huitième d’agent de change qui fait mes affaires, que, toute votre dépense prélevée, il vous restait à la fin de l’année douze billets de mille francs, que j’ai placés chez lui, en compte particulier. Mylord Kinsester (qui ne sait se taire, c’était le sobriquet de Valdor) a répandu dans tout notre monde que votre atelier vous valait mieux de vingt-cinq mille francs ; et vous venez parler avec admiration des vingt-neuf sous que coûte une paire de gants !
Féder se jeta dans ses bras ; c’était ainsi qu’il voulait une amie.
Depuis qu’il avait eu de si grands succès avec un habit râpé et des bijoux de chrysocale, il n’avait point abandonné la Chaumière et autres bals de ce genre. Rosalinde le savait, et en était au désespoir. Le nombre des amis qui connaissaient Féder comme un personnage mélancolique décuplait tous les ans ; quelques-uns de ces amis l’avaient vu aux bals de la Chaumière ; il leur avait avoué qu’il était d’un libertinage effréné, que cette sensation était la seule qui pût le distraire de ses malheurs. Le libertinage ne rabaisse pas un homme comme la gaieté : on le lui avait passé, et ce fut avec admiration que l’on parla de la folie que le sombre Féder savait trouver le dimanche, pour plaire aux Amanda et aux Athénaïs qui, pendant la semaine, cultivent le bonnet et la robe chez Delille ou chez Victorine.
Un jour, il y eut querelle sérieuse de la part de Rosalinde. La conduite de Féder était correcte avec elle ; elle ne pouvait se plaindre, quoique pleurant bien souvent ; mais Féder, en lui payant une somme de trois cent dix francs soixante-quinze centimes, fouillait dans son gilet pour payer les soixante-quinze centimes. Il faut savoir que, lorsque Féder était venu loger avec Rosalinde, qui avait un magnifique appartement sur le boulevard, près de l’Opéra, il avait été convenu que Féder ne payerait point la moitié des huit mille francs que coûtait ce bel appartement ; mais bien les six cent vingt et un francs cinquante centimes que lui coûtait le petit appartement de garçon, au cinquième étage, qu’il quittait pour Rosalinde. C’était en payant un semestre de ce petit appartement qu’il faisait preuve d’une exactitude si désolante pour Rosalinde.
– En vérité, disait-elle les larmes aux yeux, vous tenez à jour vos petits comptes avec moi, comme si vous étiez à la veille de me quitter. Je comprends que vous voulez pouvoir dire à vos amis : « J’ai aimé Rosalinde, » peut-être même : « J’ai vécu avec elle pendant trois ans ; je lui ai toutes les obligations possibles ; elle a fait avoir à mes cadres de miniatures les meilleures places à l’exposition ; mais enfin, du côté de l’argent proprement dit, nous avons toujours été comme frère et sœur. »
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