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Chapitre 2

Chacune des paroles de cette accusation, qui avait bien son fonds de vérité, était interrompue par des sanglots entrecoupés.
Il faut savoir que dès que Féder, dont la réputation comme peintre en miniature et comme amant inconsolable de sa première femme faisait des pas de géant, s’était vu quelques billets de mille francs, le génie du commerce s’était réveillé en lui. Dans sa première enfance, il avait appris chez son père l’art de spéculer et de tenir note des affaires conclues. Féder avait joué à la Bourse, puis fait des spéculations sur les cotons, sur les sucres, sur les eaux-de-vie, etc. ; il avait gagné beaucoup d’argent ; puis il perdit tout ce qu’il avait dans la crise américaine sur les cotons ; en un mot, il lui était resté, pour tout bénéfice de trois ans de travaux, le souvenir des émotions profondes que lui avaient données les pertes et les gains. Ces alternatives avaient mûri son âme, et lui avaient appris à voir la vérité dans ce qui le concernait. Un jour, à l’exposition au Louvre, vêtu de noir, comme il convenait à son caractère sérieux, il s’était mêlé à la foule d’admirateurs arrêtés devant son cadre de miniatures. Grâce au savoir faire de Rosalinde, on avait parlé de ses ouvrages avec ravissement dans dix-sept articles sur le salon, et les connaisseurs, réunis devant ses miniatures, répétaient fort exactement, et en se donnant l’air de les inventer, les phrases des feuilletons. Féder était tellement peu de son siècle, que cette circonstance lui inspira du dégoût. En faisant quelques pas, il arriva au cadre de madame de Mirbel 1 ; le sentiment pénible du dégoût fut remplacé par celui d’une admiration véritable. Enfin, il s’arrêta, comme frappé de la foudre, devant un portrait d’homme.

– Le fait est, s’écria-t-il en se parlant à lui-même, que je n’ai aucun talent ; mes portraits sont d’infâmes caricatures des défauts que présentent les figures de mes modèles ; ma couleur est toujours fausse. Si les spectateurs avaient l’esprit de se livrer simplement à leurs sensations, ils diraient que les femmes que je peins sont de porcelaine.

A la fin de l’exposition, Féder eut la croix d’honneur en sa qualité de peintre du premier ordre. Toutefois la découverte qu’il avait faite sur lui-même ne fit que croître et embellir ; c’est-à-dire qu’il se persuada parfaitement, et tous les jours davantage, de sa complète vérité.

– Si j’ai quelque talent, se disait-il, c’est plutôt celui du commerce. Car, enfin je n’opère point au hasard ou par engouement, et je trouve les données de mes raisonnements bonnes, même après que les choses ont mal tourné. Aussi, sur dix opérations auxquelles je me livre, sept à huit réussissent.

Ce fut par des réflexions de ce genre que notre héros parvint à diminuer le chagrin que lui avait causé l’amertume qui, maintenant, suivait toutes ses idées de peinture.

Il remarqua avec un sentiment singulier que la vogue dont il jouissait doublait depuis qu’il avait reçu la croix. C’est qu’à cette époque il avait franchement renoncé aux peines infinies qu’il se donnait pour imiter les couleurs de la nature ; il peignait beaucoup plus vite depuis qu’il donnait aux carnations de toutes ses femmes la couleur d’une belle assiette de porcelaine sur laquelle on aurait jeté une feuille de rose. Son chagrin relatif à la peinture en était presque réduit à n’être plus que de la honte d’avoir pu se tromper, dix ans de sa vie, sur le véritable métier auquel il était propre, lorsque M. Delangle, l’un des premiers négociants de Bordeaux, dont il avait gagné l’estime et l’amitié dans la liquidation d’une affaire malheureuse, frappa de façon à ébranler toutes les portes du magnifique atelier que Féder avait rue de la Fontaine Saint-George. Delangle, annoncé de loin par sa voix tonnante, parut enfin dans l’atelier avec son chapeau gris, placé plus de côté qu’à l’ordinaire sur ses grosses boucles de cheveux d’un noir de jais.

– Parbleu ! cria-t-il à tue-tête, j’ai une sœur qui est un miracle de beauté ; elle a vingt-deux ans à peine, et elle est si différente des autres femmes, que son mari, M. Boissaux, a été obligé de lui faire violence pour l’amener à Paris, où il vient soigner l’exposition de sa manufacture de øøø. Je veux avoir sa miniature ; il n’y a que vous, mon ami, qui soyez digne de faire un si charmant portrait ; mais c’est à une condition, c’est que vous me permettrez de le payer, morbleu ! Je connais votre délicatesse romanesque, mais je suis aussi fier de mon côté ; ainsi, point d’argent, point de portrait.

– Je vous donne ma parole d’honneur, mon ami, répondit Féder avec un son de voix simple et son geste naïf, que si vous tenez à avoir un ouvrage qui présente tout ce que l’art de la peinture peut donner en ce moment, il faut vous adresser à madame de Mirbel.

M. Delangle se récria et fit à notre héros des compliments un peu trop énergiques, mais qui avaient la rare qualité d’être parfaitement sincères.

– Je vois bien, mon cher Delangle, qu’il faut ici convaincre votre entêtement ; mais, si la personne dont vous parlez est réellement aussi belle que vous le dites, je tiens moi-même à ce que vous en ayez un portrait qui la représente réellement, et non pas une tête de convention pétrie de lis et de roses, et n’ayant pour toute expression qu’un air de fade volupté.

M. Delangle se récria encore.

– Eh bien, mon cher ami, pour vous convaincre, nous allons prendre l’ouvrage qui vous plaira le plus parmi les portraits que j’ai dans mon écrin, et nous allons voir ensemble l’un des plus beaux portraits que madame de Mirbel a exposés cette année ; le propriétaire, qui aime les arts, veut bien me permettre d’aller étudier de temps à autre dans sa galerie. Là, en comparant les deux ouvrages, je vous ferai toucher au doigt et à l’œil, quoique la peinture ne soit pas votre occupation habituelle, que c’est au grand artiste que je vous ai nommé qu’il faut vous adresser.

– Parbleu, vous êtes un si grand original de probité, au milieu de ce pays de triples charlatans, s’écria Delangle avec toute la vivacité bordelaise, que je veux que ma sœur, madame Boissaux, jouisse de tout le ridicule de votre caractère. Oui, morbleu, j’accepte l’étrange visite à l’ouvrage du seul rival que vous puissiez avoir dans la peinture ; prenons une heure pour demain.

Le lendemain Féder dit à Rosalinde :

– Je vais paraître ce matin devant une provinciale, sans doute bien ridicule ; compose-moi une toilette bien catafalque, afin que, si je ne m’amuse pas en jouant mon rôle d’être triste et en écoutant avec respect ses sottes observations, je puisse, du moins, me distraire un peu en jouant et en chargeant mon rôle de Werther désespéré. Ainsi, si jamais je vais à Bordeaux, j’y aurai été précédé par l’idée touchante de ma profonde mélancolie.

Le lendemain, à deux heures, ainsi qu’on en était convenu, Féder se présenta à l’un des plus beaux hôtels de la rue de Rivoli, où étaient descendus M. et madame Boissaux, Le laquais, qui ne comprit pas qui Féder demandait, le conduisit à un homme de haute taille, mais déjà fort gros. Les traits colorés de cet être-là n’annonçaient pas plus de trente-six à trente-huit ans ; il avait de grands yeux fort beaux, mais sans nulle expression ; l’être qui avait ces beaux yeux et en était fier était M. Boissaux. Il n’avait pas dormi la première nuit de son arrivée à Paris, tant il avait peur d’être ridicule. Pour bien débuter dans ce genre, trente heures après son arrivée, le tailleur le plus à la mode, au dire du maître de son hôtel, avait chargé sa grosse personne du costume le plus exagéré que pussent porter en ce moment les jeunes gens les plus minces du Club-Jockey.

Le Boissaux en étant empêché par une affaire imprévue, Féder fut présenté à madame Boissaux par son ami Delangle, qui, ce jour-là, ne se gênant pas devant sa sœur et voulant avoir de l’esprit aux yeux de Féder, sut ajouter au naturel le rôle du Gascon de quarante ans, millionnaire et passionné. C’est-à-dire que la hardiesse que donnent l’âge et l’expérience des affaires, réunie à celle qui suit une grande fortune et l’habitude de primer dans une ville de province, lui inspira des phrases telles, que Féder eut toutes les peines du monde à ne pas éclater de rire. Il n’en joua qu’avec plus de verve son rôle de Werther désespéré.

– Quel dommage, se disait-il, que Rosalinde ne nous voie pas ! elle qui me reproche toujours d’être timide envers les sots devant lesquels j’étale ma douleur, elle verrait si je suis digne d’être membre de l’Institut.

La petite madame Boissaux avait l’air d’une enfant, quoique son frère répétât à chaque instant qu’elle aurait vingt-deux ans à la Sainte-Valentine prochaine (le 14 février) ; venue au monde ce jour-là, on lui en avait donné le nom. Elle était grande et bien faite ; sa figure, presque anglaise, eût offert l’image de la beauté parfaite, si ses lèvres n’eussent été trop développées, surtout la lèvre inférieure. Toutefois, ce défaut lui donnait un air de bonté, et, si l’on ose dire ici la pensée du peintre, un air de possibilité de passion qui ne parut point à dédaigner au jeune Werther. Dans une femme aussi belle, une seule chose le frappa, ce fut la coupe du front et de la base du nez : ce trait annonçait une dévotion profonde. Et, en effet, en descendant de voiture devant l’hôtel magnifique de l’amateur qui possédait le beau portrait par madame de Mirbel, Féder trouva le moment de dire à Delangle :

– N’est-ce pas qu’elle est dévote ?

– Ma foi, mon ami, vous êtes aussi grand devineur que vous êtes grand peintre ! Ma sœur ! ma sœur ! s’écria Delangle, voilà Féder qui devine que tu es dévote, et le diable m’emporte si jamais je lui en ai soufflé mot. A Bordeaux, cette première qualité de dévotion a bien sa valeur, surtout réunie aux millions de Boissaux ; cela lui procure l’avantage de quêter dans les grandes circonstances. Je puis vous assurer, cher ami, qu’elle est à croquer avec sa bourse de velours rouge à glands d’or, qu’elle présente ouverte à tout de monde. C’est moi qui la lui ai donnée, à mon retour de Paris, il y a deux ans ; c’était mon troisième voyage. Son cavalier est un des ultra de notre ville, qui, ce jour-là, porte un habit à la française de velours épinglé, avec une épée. C’est superbe ! Il faut voir ce spectacle dans notre cathédrale de Saint-André, qui est la plus belle de France, quoique faite par les Anglais.

A ce discours véhément, madame Boissaux rougit. Il y avait quelque chose de naïf dans sa façon de marcher et de se tenir dans les salons magnifiques que l’on parcourait ! Féder en fut tout interdit ; pendant un gros quart d’heure, il ne songea plus à jouer son rôle de Werther ; il devint pensif pour son propre compte, et M. Boissaux s’étant écrié avec l’air épais de la richesse provinciale : « Et si ma femme est dévote, que suis-je donc moi ? » Féder ne trouva plus d’esprit pour se moquer de lui et jouir de son ridicule ; il répondit tout simplement :

– Un négociant fort riche, connu par ses heureuses spéculations.

– Eh bien, monsieur Féder, voilà ce qui vous trompe ; je suis propriétaire de magnifiques vignobles, fils de riche propriétaire, et vous tâterez de mon vin, fait par mon père. Et ce n’est pas tout, je me tiens au courant de la littérature, et j’ai dans ma bibliothèque Victor Hugo magnifiquement relié.

Un tel propos ne fût pas resté sans réponse de la part de Féder en toute autre circonstance ; mais il était occupé à regarder madame Boissaux d’un air timide. Elle, de son côté, le regardait aussi avec une timidité qui n’était pas sans grâces, et en rougissant. Le fait est que cette charmante femme portait la timidité à un excès peu croyable ; son frère et son mari avaient été obligés de lui faire une scène pour la déterminer à venir voir quelques tableaux en compagnie d’un peintre qu’elle ne connaissait pas. S’il est permis de parler ainsi, elle se faisait un monstre de ce peintre, homme du premier mérite et chevalier de la Légion d’honneur. Son imagination s’était figurée une sorte de matamore, couvert de chaînes d’or, portant une longue barbe noire, et la toisant constamment de la tête aux pieds ; parlant toujours et fort haut, et lui disant même des choses embarrassantes.

Lorsqu’elle vit arriver un jeune homme mince, fort bien fait, vêtu de noir, portant sa montre attachée à un ruban de même couleur, et à son habit un ruban rouge presque imperceptible, et une barbe fort ordinaire, elle serra le bras de son mari, tant sa surprise fut grande.

– Mais ce n’est pas là ce peintre si célèbre ? lui dit-elle.

Et elle commençait à se rassurer, quand son frère vint à parler brutalement de cette épithète de dévote, qui présentait sa piété sous un jour défavorable. A peine si elle osa regarder le jeune peintre ; elle craignait de rencontrer le regard le plus moqueur. Cependant, rassurée par son air modeste et même triste, elle finit par oser lever les yeux. Quels ne furent pas sa joie et son étonnement en trouvant au jeune peintre un regard sérieux et presque ému ! L’extrême timidité, quand elle est réunie à l’esprit, porte à réfléchir avec toute la clairvoyance de la passion sur les moindres circonstances des choses, et augmente l’esprit. C’est ce qui arrivait à Valentine. A la suite du choléra, elle était restée orpheline de fort bonne heure, et elle avait été placée dans un couvent, qu’elle n’avait quitté que pour épouser M. Boissaux, qui lui semblait aussi singulier que son frère, mais dépourvu de la gaieté et de l’esprit qui rendaient agréable la société de ce dernier, quand il se modérait et ne songeait pas exclusivement à être aimable. Valentine fit rapidement une foule de réflexions sur ce grand peintre, qui se trouvait un être si différent de celui qu’elle s’était figuré. Alors ce fut avec peine qu’elle se souvint qu’il semblait ne pas désirer de faire son portrait. Il faut savoir que poser pour ce portrait, se soumettre si longtemps au regard scrutateur d’un inconnu, était pour elle une corvée épouvantable. La chose en était venue à ce point de sérieux, qu’elle avait eu besoin de se souvenir qu’elle avait juré devant l’autel de considérer son mari comme le maître absolu de toutes ses actions importantes pour qu’elle consentît à ce portrait. Son frère lui avait répété deux ou trois fois, et en exagérant beaucoup à chaque fois, les raisons que Féder lui avait données pour se faire préférer le grand artiste dont il a déjà été question.

Valentine fut agréablement et profondément surprise quand, arrivée à la comparaison des deux portraits, elle vit faiblir toutes les raisons que Féder avait pour se dispenser de faire son portrait : il ne put moins faire que de les répéter, puisque la veille il les avait mises en avant, en parlant à Delangle. Valentine remarqua, avec la finesse naturelle à une femme d’esprit, quelque peu d’expérience que le hasard lui eût encore donné, que Féder, en comparant le portrait qui était son ouvrage avec le chef-d’œuvre qu’on était venu voir, devenait un tout autre homme. Cette lèvre inférieure trop avancée était assurément une faute contre la beauté, et Féder la sentait vivement ; mais elle annonçait une certaine possibilité d’aimer avec passion, à laquelle, je ne sais pourquoi, il se trouvait extrêmement sensible en ce moment. Il fut saisi d’un désir immodéré de faire le portrait de Valentine ; il fallait, pour y parvenir, tenir à Delangle un langage absolument opposé à celui de la veille. Delangle n’était pas homme à modérer la plaisanterie. S’il s’apercevait de cette variation dans l’opinion de Féder, il était homme à s’écrier : « Ma foi, ma sœur, rendons-en grâces à tes beaux yeux ; ils viennent de changer la résolution du grand peintre » ; et cette phrase, vingt fois répétée avec une voix de stentor et variée de toutes les façons, eût été pour Féder un supplice horrible. Il fallait donc se laisser convaincre par les raisons de Delangle, et, si l’on désertait son opinion de la veille, du moins exécuter cette manœuvre, si peu rare en notre siècle, avec toute l’adresse du député le plus maître de sa parole. Surtout il ne fallait point laisser deviner que réellement on mettait un prix infini à faire ce portrait.

Féder eut un instant besoin de tout son esprit pour changer d’opinion aussi rapidement et sans ridicule. Dans cette manœuvre, il oublia son rôle de Werther. Valentine vit ce changement au moment où il avait lieu : elle resta profondément étonnée. Le coup d’œil attentif de Delangle devenait menaçant. Ce que notre héros trouva de moins plat fut de dire qu’une certaine expression de piété et de pureté angélique qu’il trouvait dans la personne dont il s’agissait de faire le portrait remportait, sur la paresse… ; il fallait bien l’avouer, la paresse avait été le motif unique de ses refus de la veille. Dans ce moment-ci, il se trouvait fatigué du grand nombre de portraits qu’il avait eu à faire après l’exposition ; mais il avait le projet de faire cadeau d’un tableau représentant la Madone à un couvent de la Visitationauquel il avait des obligations.

– Et, monsieur, quel est ce couvent ? reprit Valentine.

Ce fut le premier mot qu’elle prononça avec quelque assurance. Elle connaissait de nom tous les couvents de cet ordre, d’après la carte géographique, magnifiquement illuminée, qui est exposée dans le réfectoire du couvent où elle avait été élevée.

A cette question, si imprévue, de la jeune fille timide, notre peintre fut sur le point d’être pris sans vert ; il répondit à madame Boissaux que, dans peu de jours, sans doute, il pourrait lui faire connaître le nom de ce couvent ; mais que, dans ce moment, le secret ne lui appartenait pas en entier. En entendant cette réponse, madame Boissaux fut sensible surtout au consentement de faire son portrait, qu’elle y voyait, consentement qu’elle avait craint de ne pas obtenir. Car, autant il lui semblait désagréable de s’exposer aux regards d’un homme qu’elle ne connaissait pas pour avoir un portrait, autant il lui semblait simple, depuis un instant, de voir faire ce portrait par le grand peintre, si modeste et si simple, avec lequel elle s’entretenait. Tel est l’avantage des caractères naturels : si quelquefois ils font commettre d’effroyables gaucheries ; si, dans le grand monde, ils entraînent la perte presque certaine de l’être qui les possède, leur influence, d’un autre côté, est décisive et prompte sur les caractères qui leur ressemblent. Or rien n’était plus naïf et plus naturel que le caractère de la jeune Valentine toutes les fois qu’une timidité invincible ne lui fermait pas la bouche.

La visite au chef-d’œuvre de la miniature moderne se termina très froidement, du moins en apparence, de la part de Féder et de Valentine. Féder était étonné de ce qu’il éprouvait, et d’ailleurs songeait, à chaque instant, au rôle difficile qu’il s’était imposé en acceptant à l’improviste, vis-à-vis de Delangle, un travail que la veille il avait refusé avec une conviction si énergique. Valentine, de son côté, était plongée dans un étonnement qu’elle était loin de s’expliquer. Au fond, elle ne concevait pas qu’il pût y avoir à Paris des êtres aussi simples et, en apparence, cherchant aussi peu à être aimables et à occuper l’attention que celui qui s’emparait si entièrement de la sienne depuis quelques instants.

Le lecteur, s’il est de Paris, ne sait peut-être pas qu’en province ce qu’on appelle être aimable, c’est de s’emparer exclusivement de la conversation, parler fort haut, et raconter une suite d’anecdotes remplies de faits improbables autant que de sentiments exagérés, et dont, pour surcroît de ridicule, le narrateur se fait toujours le héros. Valentine se disait, avec toute la naïveté du couvent : « Mais ce monsieur Féder est-il aimable ? » Elle ne pouvait séparer cette qualité d’aimable de la circonstance de parler d’une voix forte et du ton d’un homme qui pérore, par exemple. C’était une condition de l’amabilité à cent lieues de Paris, dont M. Boissaux son mari, et son frère, M. Delangle, s’acquittaient parfaitement en cet instant ; ils criaient tous deux à tue-tête, et à chaque moment parlaient tous les deux à la fois ; ils disputaient sur la peinture, et, comme ni l’un ni l’autre ne possédait la moindre idée nette sur cet art, l’énergie de leurs poumons suppléait largement à ce qui manquait à la clarté de leurs idées.

Féder et Valentine se regardaient sans prêter la moindre attention à cette discussion savante, avec cette différence pourtant que Valentine, qui croyait encore tout ce qu’on lui avait dit au couvent et tout ce qu’elle entendait répéter dans la société de province, la croyait sublime, tandis que Féder se disait : « Si j’avais la sottise de m’attacher à cette femme-là, voilà cependant un échantillon des cris qui, soir et matin, viendraient me briser les oreilles. » Quant à Boissaux et à Delangle, ils furent tellement charmés de l’attention profonde que semblait prêter à leur discussion sur la peinture Féder, un homme décoré, que, tous deux parlant à la fois et exhalant le cri du cœur, d’une voix formidable, ils l’invitèrent à dîner.

Féder, exprimant aussi sa sensation sans y réfléchir, et se laissant mener par l’affreuse douleur de ses oreilles, refusa le dîner avec une énergie qui eût été offensante pour tout autre que les deux Gascons, si sûrs de leur mérite. Féder fut étonné lui-même de la vivacité de son accent et, craignant d’avoir pu offenser madame Boissaux, chez laquelle il soupçonnait plus de tact, se hâta de donner une foule de bonnes raisons que Valentine accueillit avec une froideur parfaite. Son âme était tout occupée à examiner cette question : « Ce monsieur Féder est-il un homme aimable ? » et, comme il ne racontait point des anecdotes d’une énergie frappante, avec une voix de Stentor, elle concluait qu’il n’était point aimable, et, sans qu’elle pût s’en expliquer la cause, cette conclusion lui faisait un plaisir sensible. Sans trop savoir pourquoi, son instinct de jeune fille redoutait ce jeune homme qui avait un teint si pâle, une voix si modeste, mais des yeux si parlants, malgré leur modestie. Sa poitrine fut soulagée d’un grand poids quand elle le vit refuser le dîner. Seulement elle fut étonnée de l’énergie du refus ; mais elle n’eut pas le temps de s’arrêter à l’examen de cette circonstance ; toute son âme était occupée à résoudre cette question assez embarrassante : « Si Féder n’est pas un homme aimable, qu’est-il donc ? Faut-il le ranger dans la classe des ennuyeux ? » Or elle avait trop d’esprit pour répondre affirmativement à cette seconde question.

Tout le reste de la journée fut par elle employé à l’examiner. Le soir, au spectacle, car tous les jours la femme de M. Boissaux, vice-président du tribunal de commerce, devait subir le spectacle, elle eut un moment de plaisir ; un acteur aimable, qui remplissait le rôle d’amoureux dans une pièce de M. Scribe, lui sembla, à un certain moment, avoir tout à fait le ton et la manière d’être de Féder. Valentine, sortie à dix-neuf ans seulement du couvent, où l’on dit tant de choses ennuyeuses, en avait rapporté l’heureuse faculté de ne faire pas la moindre attention à ce qu’on disait autour d’elle. Cependant, dans la voiture, au retour du spectacle, comme on allait, suivant les lois du décorum, prendre des glaces chez Tortoni, elle entendit prononcer le nom de Féder et tressaillit ; c’était son mari qui disait :

– Ce sera soixante beaux napoléons que va me coûter ce portrait par un fameux de la capitale ; il est vrai qu’il me fera honneur à Bordeaux ; il faudra que vous me rendiez le service, vous qui êtes son ami, de l’engager à y mettre son nom, en lettres bien visibles ; il ne faut pas que ce diable de nom, si cher, aille ensuite être caché par la bordure. Est-ce que depuis qu’il est membre de la Légion d’honneur, il ne peint pas une petite croix après son nom, comme on le voit dans l’Almanach royal ? S’il l’a jamais fait, ne manquez pas de l’engager à mettre cette petite croix dans notre tableau. Ces diables de peintres ont leurs rubriques ; cette petite croix peut doubler la valeur de notre portrait, et, d’ailleurs, elle prouverait bien qu’il est de lui.

Cette recommandation ne se borna pas à ce peu de mots : elle s’étendit encore en deux ou trois phrases qui procurèrent un vif plaisir à Delangle. Il se disait : « Ce que c’est pourtant que ces provinciaux ! En voilà un qui jouit d’une belle fortune. Là-bas il est honoré, considéré, et ici il bat la campagne. Une petite croix à la suite du nom du peintre ! Grand dieu ! que dirait le Charivari ? »

Depuis plusieurs années Delangle passait la moitié de son temps à Paris ; tout à coup il s’écria :

– Mais, au milieu de toute cette belle discussion pour vaincre les répugnances de Féder, et l’engager à s’occuper de notre portrait, nous avons oublié l’essentiel : Valentine, avec ses idées de couvent, va éprouver de la répugnance, j’en suis convaincu (con-convaincu), à aller à son atelier de la rue Fontaine-Saint-Georges.

– Quoi ! il faudra aller chez M. Féder ! s’écria Valentine déjà troublée.

– D’abord, ce n’est pas chez lui, et l’endroit où ton mari te conduira est à un quart de lieue de l’appartement qu’il habite ; c’est un amour d’atelier ; de ta vie tu n’auras vu rien de semblable ; mais Boissaux et moi nous avons des affaires, je veux lui faire gagner les frais de son voyage à Paris, et ces longues séances dans l’atelier d’un peintre sont du temps perdu.

– Comment ! s’écria Boissaux, avec mon déboursé de soixante beaux napoléons, il faudra encore que moi, Jean-Thomas Boissaux, vice-président du tribunal de commerce, j’aille perdre mon temps chez ce petit peintre !

Valentine fut vivement choquée de cette façon de parler de M. Féder. Delangle répondit durement à son beau-frère :

– Et d’où diable sortez-vous ? Il a refusé de se transporter chez la princesse N…, et il s’agissait d’un grand portrait compliqué, qui eût été payé peut-être quatre mille francs ; toutes les dames les plus huppées vont dans son atelier ; il a même une remise couverte, au fond de sa cour, pour abriter les chevaux de prix qui attendent. Mais n’importe, c’est un original comme tous les hommes de génie, et il a de l’amitié pour moi ; c’est une question que je peux hasarder ; mais prenez garde, mon cher beau-frère, n’allez-pas lui adresser quelqu’un de vos mots légers et qui peuvent sembler durs, ou bien faire une plaisanterie ; il nous échappe, et nous ne tenons rien.

– Quoi, morbleu ! un homme comme moi, Jean-Thomas Boissaux, je serai obligé de m’observer en parlant à un rapin !

– Eh bien, ne voilà-t-il pas déjà vos mots durs et méprisants ! Cela peut être de mise à Bordeaux, où tout le monde, jusqu’au dernier gamin de la rue, connaît vos trois millions ; mais persuadez-vous bien qu’à Paris, où personne ne connaît personne, on ne juge les gens que par l’habit, et permettez-moi de vous le dire, le sien a un ornement que le vôtre ne possède pas encore, monsieur le vice-président du tribunal de commerce.

– Allez, poussez, dites-moi des choses désagréables, cher beau-frère ! Pour moi, je ne conçois pas que l’on donne la croix à des va-nu-pieds. Si c’est ainsi que le gouvernement veut fonder une aristocratie, l’on se trompe du tout au tout ; il faut d’abord inspirer au peuple un respect inné pour les possesseurs du sol… Et, d’ailleurs, vous êtes une girouette ; hier, pas plus anciennement que ça, hier vous étiez choqué comme moi de l’insolence des ouvriers de Paris.

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