Chapitre 8
Le soir il sentit encore mieux combien il était fou ; il rencontra Delangle au foyer de l’Opéra, lequel lui dit bonjour. Il éprouva un mouvement de terreur, et la grosse voix du provincial, si peu faite pour aller à l’âme, retentit jusque dans les profondeurs de la sienne. Delangle lui disait :
– N’allez-vous pas voir ma sœur ? elle est dans sa loge.
Malgré ses résolutions, Féder se persuada qu’il y était forcé par ce mot ; que ne pas paraître dans la loge de madame Boissaux serait une chose remarquée. Il entra donc dans cette loge. Fort heureusement il y trouva plusieurs personnes ; il fut silencieux et gauche à faire plaisir.
« Puisque je ne parle pas, se disait-il, je puis me livrer à tout mon bonheur. » Je ne sais quel nouveau débarqué, arrivant de Toulouse et ayant ouï dire que les hommes portaient quelquefois un flacon de sels, fit l’acquisition d’un flacon immense, d’une sorte de petite bouteille qu’il fit remplir de sel de vinaigre. En arrivant dans la loge, il déplaça le bouchon de son flacon, et l’odeur de vinaigre se répandit de façon à incommoder tout le monde.
– Et vous, monsieur Féder, que les odeurs rendent malade ! lui dit Valentine.
Son esprit ne put arriver à trouver d’autre réponse qu’un : Eh bien, madame, deux fois répété. Il avait un éloignement invincible pour toutes les odeurs ; mais, depuis cette soirée, l’odeur du vinaigre devint sacrée pour lui, et, toutes les fois qu’il la rencontra, par la suite, il eut un vif sentiment de bonheur.
Valentine se dit : « Si parleur ce matin, si fertile en anecdotes prétendues plaisantes, et si interdit ce soir ! Que se passe-t-il donc dans son cœur ? » La réponse n’était pas douteuse et faisait soupirer tendrement la jeune femme : « Il m’aime. »
Ce soir-là le spectacle intéressait vivement madame Boissaux ; toutes les paroles d’amour allaient droit à son cœur ! « Rien n’était commun, rien n’était exagéré. » (Schiller.)
Deux mois entiers se passèrent ainsi. Féder, passionnément amoureux, ne s’écarta en aucune sorte des règles de la prudence la plus austère. Chaque entrevue avec Féder changeait du tout au tout les idées de Valentine sur son compte. Son caractère si simple et si modeste, offrait maintenant les disparates les plus bizarres. C’était, par exemple, avec un dégoût marqué que, dans les premiers temps de son séjour à Paris, elle écoutait le récit des dépenses folles auxquelles se livraient les femmes de messieurs les hommes à argent. Maintenant elle imitait ces dames dans ce que leur conduite offre de plus extravagant. Ainsi un jour son mari lui fit une scène parce qu’elle avait envoyé, en une seule matinée, quatre domestiques de Viroflay à Paris : il s’agissait d’avoir, avant dîner, une certaine robe de madame Delisle.
– Et encore, nous n’attendons personne à dîner aujourd’hui !
M. Boissaux ne comptait pas Féder : c’était l’ami de la maison, et, d’après un certain indice, Valentine comptait qu’il viendrait ce soir-là. La robe arriva à cinq heures et demie ; mais Féder ne parut point, et Valentine fut au moment de devenir folle. Elle était bien loin de deviner les idées et les exigences souvent cruelles qui dirigeaient impérieusement la conduite de cet amant qui ne lui disait jamais qu’il l’aimait.
Rosalinde était jalouse comme Othello : tantôt elle passait des journées entières sans ouvrir la bouche, tantôt cette femme de manières si polies, d’un caractère si doux, éclatait en reproches violents, et ses actions répondaient à ses paroles. Par exemple, elle payait les domestiques de Féder, et, pour éviter des scènes, il avait renvoyé son groom, et était obligé de se cacher de son valet de chambre. Il avait placé son cheval dans l’écurie d’un marchand de chevaux aux Champs-Élysées ; et, malgré toutes ces précautions ennuyeuses et bien d’autres, Rosalinde parvenait à savoir tout ce qu’il faisait. Toujours cette aimable danseuse avait été dévote. Tout le monde n’était-il pas bien loin de croire à l’existence de cette qualité chez une danseuse ? Depuis que la jalousie avait envahi son cœur, Rosalinde était devenue superstitieuse ; elle passait toutes ses journées à sa paroisse, et donnait beaucoup d’argent aux prêtres pour les besoins de l’église ; elle annonçait le dessein de quitter le théâtre. Des gens adroits l’avaient leurrée de l’espoir qu’après cette démarche elle serait admise dans une société de femmes dévotes qui comptait de fort grands noms. Elle pensait ainsi engager Féder à l’épouser avant que lui-même eût fait fortune. Elle réussit seulement, par toutes ses démarches vexatoires à lui faire venir l’idée de quitter Paris à tout jamais. Il tremblait qu’elle ne vînt à Viroflay faire une scène. Quel parti n’eût pas tiré d’une telle démarche Delangle, avec ses soupçons !
Ne jamais parler d’amour à madame Boissaux, tout en faisant tout ce qu’il fallait pour porter sa passion jusqu’au délire, et si cette passion était sincère, réelle, tel était le plan de conduite auquel Féder s’était arrêté plus par timidité que par bon calcul. Car, si madame Boissaux avait une passion réelle, elle pouvait se compromettre, ce qui fermait la porte de la maison à Féder. Mais sa timidité, sa peur de fâcher madame Boissaux, voulaient la forcer à parler la première, ce qui amenait nécessairement une conclusion décisive. Cependant, comme il était hors de sa puissance de lui rien cacher, il lui avoua l’extrême terreur que lui causaient les soupçons de Delangle, ce qui amena un singulier dialogue entre une femme fort pieuse de vingt-deux ans et un homme de vingt-six qui l’aimait à la folie.
– Que devenir, s’il dit à M. Boissaux que tous les soins que je prends pour faire réussir les rêves de son ambition s’expliquent par un mot : je vous aime à la folie ? que répondre ?
– Nier résolument une passion qui serait si criminelle.
– Mais, si un homme qui a à peine quelque usage du monde et des passions me regarde, jette les yeux sur moi, sur le champ il voit que j’aime. De quel front nier une vérité aussi évidente ?
– Il faut nier toujours ; bientôt nous verrons cesser cet amour coupable.
Un jour, au milieu d’un de ces splendides dîners de Viroflay, l’on parlait des succès si imprévus de mademoiselle Rachel.
– Ce que j’aime surtout dans cette jeune fille, c’est qu’elle n’exagère pas l’expression des passions ; même dans certaines parties du rôle d’Émilie de Cinna, on dirait qu’elle lit son rôle ; cela est admirable au milieu d’un peuple qui ne vit que d’exagération. Parmi nous, romanciers, écrivains sérieux, poètes, peintres, tous exagèrent pour se faire écouter.
Aucun des convives ne répondit à ce propos de Boissaux ; il était tellement loin de ses discours ordinaires, que tout le monde resta comme frappé d’étonnement.
Féder avait donné un correspondant littéraire à son ami ; il avait choisi un pauvre vaudevilliste émérite. Chaque jour vingt lignes de cette correspondance arrivaient à Viroflay ; c’était le mot qu’il fallait dire sur la pièce de la veille, sur l’exposition de l’industrie ou des tableaux, sur la mort de la tortue, sur le procès Sampayo, etc., etc. M. Boissaux avait consenti à payer dix francs chacune de ces lettres, dont la plupart étaient composées par Féder. A la vérité, ces phrases faisaient un peu tache dans la conversation du millionnaire : mais les gens devant lesquels il les récitait avaient assez à faire à les comprendre. Le plaisant de la chose, c’est que Boissaux, qui, depuis l’établissement de la correspondance, n’en avait pas dit un seul mot à Féder, lui donnait hardiment comme venant de lui et inventées à l’instant des idées que celui-ci avait placées la veille dans la lettre que Boissaux lui récitait en la gâtant.
Ces idées, qui quelquefois avaient de la finesse, formaient un étrange contraste avec l’ensemble des manières du futur pair de France. Par exemple, pour cacher son hésitation habituelle, Boissaux, depuis qu’il était riche, avait pris l’habitude de précipiter sa parole par jets ou émissions successives que séparaient de petits silences. Rien de plus singulier dans un salon de Paris que cette affectation passée à l’état d’habitude. En entendant cette grosse voix de charretier, chacun tournait la tête ; on avait l’idée de quelqu’un qui contait une anecdote de bas étage et singeait la voix d’un cocher pris de vin.
Ce fut cependant un tel être que Féder, si sensible aux grossièretés les plus autorisées par l’usage, entreprit de produire dans le salon de M. N…, ministre du commerce. Le jeune homme que ce ministre avait appelé aux grandes fonctions de chef de son bureau particulier, en arrivant aux affaires, était le neveu de mademoiselle M…, agréable chanteuse de l’Académie royale de musique, chez laquelle le ministre allait passer des instants pour se délasser des ennuis du ministère le plus pénible. Cet homme d’État avait entrepris de faire marcher ensemble des intérêts opposés et irréconciliables ; il s’agissait alors, à ce ministère, de la question des sucres, que, pour comble d’embarras, ce ministre ignorait complètement. Où trouver à Paris, et surtout dans les hautes fonctions du gouvernement, un homme qui ait le temps de consacrer quinze jours à la lecture de pièces originales ?
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1.Les nouvelles inédites, 1855, impriment : « que son fils était artiste ». Ce qui est évidemment un lapsus. N. D. L. E.
1.Morte à Paris, le 29 Août 1849.
1.Mort à Paris, le 8 décembre 1830 ; son convoi eut lieu le 12.
Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.