Chapitre 7
Un jour de grand dîner à Viroflay, vers la fin du repas, un convive qui venait pour la seconde fois dans la maison Boissaux, et qui n’en connaissait pas les êtres, dit en parlant des nouvelles de Paris, d’où il arrivait :
– Ce matin il y a eu un duel : c’est un jeune homme habitué de l’Opéra qui a été tué ; un fort joli garçon, ma foi ; mais toujours triste comme s’il eût prévu son sort, un monsieur Féder.
Un voisin du convive qui parlait ainsi lui saisit le bras avec vivacité, et, se penchant vers lui, lui adressa quelques mots à voix basse. Ni Boissaux ni Delangle n’avaient entendu la nouvelle ; mais madame Boissaux n’en avait pas perdu une seule parole ; elle se sentit mourir ; elle se retint à la table pour ne pas tomber ; puis, en regardant tout autour d’elle pour voir si personne ne s’était aperçu de son mouvement : « Il y a, se dit-elle, vingt-cinq ou trente personnes ici ! à quelle scène je vais donner lieu ! et que dira-t-on demain ? » L’horreur de la scène qu’elle prévoyait lui donna du courage, et, prenant son mouchoir, qu’elle approcha de sa figure, elle fit signe à son mari qu’elle avait un saignement de nez, accident auquel elle était assez sujette. M. Boissaux dit un mot pour expliquer la sortie de la maîtresse de la maison, et personne ne fit autrement attention à son départ.
Elle passa dans sa chambre ; là, les sanglots éclatèrent. « Si je m’asseois, se dit-elle, jamais je ne pourrai me relever. Cette maison est si petite et ces gens-là sont si grossiers ! ils sont capables, après dîner, de venir jusqu’ici… Ah ! il faut partir pour Paris, dès ce soir, et demain pour Bordeaux ; c’est le seul moyen de sauver ma réputation. »
Cette pauvre femme fondait en larmes ; mais elle n’avait plus la force de se tenir debout ; il lui fallut plus d’une demi-heure pour gagner, en s’appuyant sur les meubles, une serre chaude qui était à côté de la chambre à coucher. En s’appuyant sur les caisses de quelques orangers que le froid de l’hiver précédent avait tués et que l’on n’avait point encore remplacés, elle parvint jusqu’au fond de la serre ; elle se cacha derrière une sorte de jonc d’Amérique qui avait six pieds de haut et une centaine de tiges. Là, pour la première fois, elle osa se dire : « Il est mort ! jamais mes yeux ne le reverront ! » Elle voulut s’appuyer sur la caisse du jonc américain ; mais elle n’eut pas la force de s’y retenir ; elle tomba tout à fait étendue par terre, et ce fut à cette position qu’elle dut de n’être pas vue par son mari, qui, inquiet de son absence, vint la chercher quelques minutes plus tard.
Lorsqu’elle revint à elle-même, elle avait oublié la nouvelle qu’elle venait d’apprendre ; elle fut fort étonnée de se trouver couchée dans la poussière. Puis, tout à coup, l’affreuse vérité lui revint ; elle se figura son mari venant l’interroger et suivi bientôt après des cinq ou six personnages qui, parmi les dîneurs, se trouvaient de sa connaissance la plus intime. « Que faire, que devenir ? s’écriait la malheureuse femme en fondant en larmes. Tous connaissent maintenant la fatale nouvelle ; comment expliquer d’une façon à peu près raisonnable la situation dans laquelle je me trouve ? Dans dix minutes d’ici, je serai aussi déshonorée que je suis malheureuse. Qui, au monde, voudra croire qu’il n’y avait entre nous que de la simple amitié ? Et moi-même, je croyais encore, il y a huit jours, n’avoir que de l’amitié pour Féder. »
En s’entendant elle-même prononcer ce nom, ses sanglots redoublèrent ; ils étaient tellement forts et rapprochés, qu’elle fut sur le point de perdre tout à fait la respiration. « Eh ! que m’importe ce qu’on dira de moi ? Je suis à tout jamais au comble du malheur ; c’est mon pauvre mari que je plains ; est-ce sa faute, s’il n’a pu m’inspirer ce sentiment de bonheur divin, cette sensation électrique, qui me saisissait de la tête au pieds, rien qu’en voyant entrer Féder ? »
Valentine, qui était parvenue à s’asseoir dans la poussière, la tête appuyée contre un grand vase, resta ainsi plus d’une grande demi-heure, les yeux fermés et à peu près évanouie. De temps à autre, une larme coulait lentement le long de sa joue ; elle prononçait à demi ces mots : « Je ne le verrai plus ! » Enfin elle se dit : « Mon premier devoir est de sauver l’honneur de mon mari ; il faut demander la voiture, et me rendre à Paris sans que personne me voie… Si un seul de ces êtres qui étaient là à dîner m’aperçoit dans l’état où je suis, mon pauvre mari est à jamais déshonoré. »
Valentine commençait à entrevoir cette idée dans toute son horreur ; mais les forces lui manquaient entièrement pour aller appeler le cocher ; elle voulait absolument n’être vue que de cet homme. Il était fort âgé, il était envoyé par le loueur, qui fournissait à son mari une voiture de remise. « En faisant donner de l’argent à cet homme, ou même en faisant parler à son maître, je pourrai ne le jamais revoir, se dit-elle ; et peut-être s’il ne (ne ne) revient pas demain, il ignorera à jamais l’affreux événement ; tandis que, si un seul de mes domestiques me voit, je suis une femme perdue. »
Cette idée inspira à Valentine un effort désespéré ; en se retenant au coin d’une caisse d’oranger, elle parvint à se mettre debout. Puis, après des efforts inimaginables, elle alla prendre dans sa chambre un châle, qu’elle jeta sur sa tête, comme si elle eût eu froid. « Je dirai au cocher que j’ai été saisie d’un frisson et d’un accès de fièvre, et que pour ne pas inquiéter mon mari, je veux, sur-le-champ, retourner à Paris. »
Pour gagner la remise sans entrer dans l’intérieur de la maison, Valentine, qui avait repassé dans la serre chaude, ouvrit une des portes-fenêtres qui donnaient sur le jardin ; mais l’effort nécessaire pour ouvrir la persienne avait presque entièrement épuisé ses forces ; elle était immobile sur le seuil de cette porte-fenêtre ; elle entendit marcher doucement et comme avec précaution, tout auprès d’elle. Sa frayeur fut extrême ; elle se cachait la figure avec les mains et rentrait dans la serre, lorsque l’homme qui s’avançait le long du mur se trouva vis-à-vis la fenêtre. La voyant ouverte, cet homme eut l’audace d’entrer. Écartant un peu les mains qui lui couvraient la figure, Valentine regarda avec colère quel pouvait être cet indiscret : c’était Féder.
– O mon unique ami ! s’écria-t-elle en se jetant dans ses bras, vous n’êtes donc pas mort !
(Ici, peut-être, devrait s’arrêter cette nouvelle.)
Surpris et enchanté de cet accueil, Féder oublia entièrement la prudence à laquelle tant de fois il s’était promis de rester fidèle ; il couvrit de baisers cette figure charmante. Peu à peu il remarqua l’extrême émotion de Valentine ; son visage était couvert de larmes ; mais Féder, cet être si sage jusqu’ici, avait perdu tout empire sur lui-même ; il essuyait ces larmes avec ses lèvres. Il faut avouer que la manière d’être de Valentine n’était pas de nature à le rappeler à la raison ; elle s’abandonnait à ses caresses, elle le serrait contre son sein avec des mouvements convulsifs, et nous ne savons comment faire pour avouer, avec décence, que deux ou trois fois elle lui rendit ses baisers.
– Tu m’aimes donc ? s’écriait Féder d’une voix entrecoupée.
– Si je t’aime ! répondait Valentine.
Cet étrange dialogue durait déjà depuis plusieurs minutes lorsque tout à coup Valentine eut la conscience de ce qui lui arrivait. Elle fit quelques pas en arrière avec une promptitude étonnante, et un sentiment de surprise, mêlé d’horreur, se peignit dans ses traits.
– Oh ! monsieur Féder, il faut oublier à jamais ce qui vient de se passer.
– Jamais, je vous le jure, jamais aucune parole sortie de ma bouche ne vous rappellera cet instant de bonheur sublime. Puisque je ne puis me soumettre à un effort aussi pénible, ai-je besoin de vous dire que, dans l’avenir comme par le passé, jamais votre nom ne sera prononcé par moi ?
– Je meurs de honte en vous regardant ; soyez assez bon pour me laisser un instant de solitude.
Féder s’éloignait avec toutes les apparences du respect le plus profond.
– Mais vous devez me croire folle ! s’écria Valentine en se rapprochant de la fenêtre.
Féder, de son côté, fit aussi quelques pas et se trouva fort près de Valentine.
– On venait de m’apprendre votre mort, dit celle-ci ; vous aviez été tué en duel, et le moment qui nous sépare d’un ami véritable est toujours, comme vous le savez, accompagné d’un trouble extrême… dont nous ne sommes pas responsables… Il serait injuste de nous accuser.
Valentine cherchait à s’excuser ; le contraste était frappant entre le ton de voix presque officiel qu’elle cherchait à prendre et le son de voix tendre et abandonné dont, un instant auparavant, Féder avait eu le bonheur d’être le témoin et l’objet.
– Vous cherchez à obscurcir le moment le plus heureux de ma vie, lui dit-il en lui prenant la main.
Elle n’eut pas la force de soutenir la feinte jusqu’au bout.
– Eh bien, allez-vous-en, mon ami, lui répondit-elle sans retirer sa main ; laissez-moi me remettre d’un si grand trouble et d’une si grande folie. Ne m’en reparlez jamais ; mais allez, je n’ai point changé de sentiments. Adieu, je ne veux point faire l’hypocrite avec vous ; mais, au nom du ciel, laissez-moi seule. On m’avait annoncé votre mort ; ne me faites pas repentir, à l’avenir, de vous avoir regretté si follement, quand je croyais ne vous jamais revoir.
Féder obéit en affectant l’apparence du respect le plus profond. Valentine lui sut bien quelque gré de ce respect ; car de vingt endroits du jardin on pouvait les voir. Cependant, au fond, il ne lui plut point ; il était, à ses yeux, gâté par un mélange d’hypocrisie, et que devenait-elle si l’hypocrisie se mêlait à la conduite que Féder avait à son égard ?
Il était bien vrai que cet extrême respect était une affectation. Féder savait bien que c’est à l’instant où une femme vient de se compromettre le plus qu’il lui faut faire oublier l’insigne folie qu’elle vient de commettre en consolant sa vanité et jetant à l’immense voracité de cette habitude de l’âme des femmes les marques de respect les plus exagérées.
Mais l’un des effets les plus doux et les plus singuliers de l’étrange sentiment qui unissait Féder à Valentine, c’est, si l’on peut parler ainsi, de maintenir toujours le bonheur au même niveau dans les deux âmes unies par l’amour.
Féder vit fort bien la nuance de désappointement qui se peignit dans les yeux de Valentine en lui voyant faire ses saluts si respectueux. « Ce mécontentement, se dit-il, va la conduire à une défiance qui lui semblera de la prudence toute simple, demain, peut-être ; elle arrivera à me nier que, lorsqu’elle m’a cru mort, il lui est arrivé de m’avouer qu’elle m’aimait avec passion. J’aurai une peine extrême à vaincre cette prudence ; au lieu de jouir du bonheur divin que me font espérer ses aveux si passionnés d’il n’y a qu’un instant, je serai obligé de manœuvrer. » Ces réflexions se succédèrent rapidement. « Il faut que je l’inquiète, se dit Féder ; on ne voit les inconvénients d’un bonheur qu’autant qu’on en est sûr. »
Féder se rapprocha de Valentine d’un air assuré et assez froid, en apparence, surtout si on le comparait aux transports si abandonnés qui venaient d’avoir lieu. Féder prit sa main, tandis qu’elle le regardait d’un air indécis et surpris, et il lui dit d’un ton philosophique et froid :
– Je suis plus honnête homme qu’amant ; je n’ose vous dire que je vous aime avec passion, de peur que cela ne cesse d’être vrai un jour ; et, sur toutes choses, je ne voudrais pas tromper une amie qui a pour moi des sentiments si sincères. J’ai peut-être tort ; probablement jusqu’ici le hasard n’a pas voulu me faire rencontrer des âmes comme celle de Valentine ; mais enfin, à mes yeux, jusqu’à cette heure, j’ai regardé le caractère des femmes comme offrant tant d’inconstance et de légèreté, que je ne me laisse aller à aimer passionnément une femme que lorsqu’elle est toute à moi.
Après ces paroles prononcées du ton de la conviction la plus sincère, Féder salua Valentine d’un air d’amitié tendre. Elle resta immobile et pensive. Déjà elle ne songeait plus à se reprocher amèrement le moment de folie qui venait de la jeter dans les bras de Féder.
Féder alla rejoindre Boissaux et sa société, et se débarrassa de l’épisode de sa mort en recevant et donnant quelques poignées de main.
– Je savais bien, lui dit Boissaux, que vous n’étiez pas homme à vous laisser tuer ainsi.
L’accueil que lui fit Delangle fut moins amical. Féder raconta qu’en effet un fou, qui se prétendait plaisanté par lui, l’avait attaqué, et qu’il avait fallu avoir un tout petit duel à l’épée ; le fou avait reçu une blessure à la poitrine, qui avait calmé son ardeur, et à la suite de cette blessure on lui avait appliqué une sangsue. Le rire qu’excita ce détail mit fin à l’attention désagréable que tous ces hommes à argent, poussés par de bons vins, accordaient aux actions de Féder. Bientôt il put chercher à voir madame Boissaux ; mais son mari lui avait accordé la permission de revenir à Paris, et elle était partie depuis longtemps.
Le lendemain, Féder vint, avec le plus beau sang-froid, savoir des nouvelles de l’indisposition de madame Boissaux ; il la trouva dans son salon, gardée par sa femme de chambre et deux ouvrières ; tout ce monde était occupé à faire des rideaux. A chaque instant madame Boissaux se levait pour mesurer et couper du calicot ; les regards furent aussi froids que les actions ; la conduite de ces deux êtres qui, la veille, dans les bras l’un de l’autre, s’avouaient en pleurant qu’ils s’aimaient, eût bien étonné un observateur superficiel. Valentine s’était juré de ne jamais se retrouver seule avec Féder. D’un autre côté, ce que celui-ci lui avait dit la veille : savoir, qu’il ne pouvait aimer avec un certain abandon qu’autant qu’il était sûr d’être aimé, se trouva à peu près exactement vrai.
Quoiqu’il eût à peine vingt-cinq ans, il ne croyait, en aucune façon, aux démonstrations des femmes ; l’aveu le plus gracieux de la passion la plus tendre ne lui inspirait d’autre idée que celle-ci : « On tient à me persuader que l’on m’aime passionnément. » Il avait peur de son âme, il se rappelait toutes les étranges folies qu’il avait faites pour sa femme, et, en vérité il n’en voyait pas le pourquoi. Le souvenir qui lui était resté n’était autre que celui d’une petite fille d’un caractère fort gai et qui adorait les chiffons venus de Paris. Au surplus, il ne lui restait aucun souvenir distinct et détaillé des sentiments qui l’avaient agité pendant tout le temps qu’il avait été amoureux. Il se voyait seulement accomplissant d’étranges folies ; mais il ne se rappelait plus les raisons qu’il se donnait à lui-même pour les faire.
L’amour lui inspirait donc un sentiment de terreur fort prononcé, et, s’il eût prévu qu’il deviendrait amoureux de Valentine, sans doute il fût parti pour un voyage. Il s’était laissé entraîner à la voir tous les jours ; d’abord parce qu’elle était remarquablement belle : il y avait certains traits dans sa figure qu’il ne se lassait pas de regarder comme peintre ; par exemple, ce contour des lèvres un peu trop grosses et susceptibles d’exprimer la passion la plus ardente, et qui faisait un étrange contraste avec le contour tout idéal du nez et l’expression chaste et sublime de ces yeux, dont le regard si vif semblait appartenir à quelque sainte du paradis, au-dessus de toutes les passions.
En second lieu, Féder s’était laissé aller à revenir tous les jours auprès de Valentine parce qu’elle était pour lui une distraction. Auprès d’elle il ne songeait pas aux chagrins que lui donnait la peinture, depuis que, dans un accès de bon sens sévère, il lui était arrivé de découvrir qu’il n’avait aucun talent pour faire des portraits en miniature. Il sentait qu’il y avait une résolution à prendre ; il avait une répugnance invincible à vivre en faisant sciemment de mauvaises choses. Il y avait dans cette âme un fond d’honnêteté méridionale et passionnée qui eût bien donné à rire à un véritable Parisien. Dans l’année qui avait précédé le portrait de madame Boissaux, l’atelier de Féder lui avait rapporté dix-huit mille francs. Quoique vivant publiquement avec une actrice, il passait pour un jeune homme du meilleur ton. L’on savait fort bien que Rosalinde ne dépensait pas un centime pour lui ; mais, grâce au savoir-faire de cette même Rosalinde, le public ne bornait pas à cela ses bontés pour Féder. On le voyait toujours regrettant avec passion l’épouse qu’il avait perdue sept ans auparavant, ce qui le faisait passer pour un fort honnête homme, et ce renom d’honnêteté passionnée commençait à remonter jusqu’aux femmes qui ont un nom et des chevaux.
De plus, on avait découvert qu’il était fort bien né. Si son père, un peu fou, s’était jeté dans le commerce, en revanche, son grand-père était un bon gentilhomme de Nuremberg, et, de plus, Féder avait des sentiments dignes de sa naissance. Par état, il ne parlait jamais de politique ; mais l’on savait, à n’en pas douter, qu’il ne lisait jamais d’autre journal que la Gazette de France, et ce jeune peintre en miniature avait dans son cabinet tous les saints Pères, dont un zèle pieux vient de publier de nouvelles éditions.
Escorté d’une si belle réputation, Féder pouvait prétendre à l’une des premières places qui deviendraient vacantes à l’Institut ; il ne dépendait que de lui d’épouser une femme, encore fort bien, qui lui apporterait une fortune de plus de quatre-vingt mille livres de rente, et à laquelle il ne pouvait reprocher d’autre défaut que de se montrer tous les jours plus passionnée. Par le plus grand hasard du monde, Féder venait de découvrir une chose qui lui avait beaucoup déplu : à l’époque de la dernière exposition, Rosalinde avait dépensé près de quatre mille francs en articles de journaux pour assurer le succès de son cadre de miniatures. Enfin, depuis que Féder était convenu avec lui-même qu’il n’avait aucun talent, ses succès augmentaient : rien de plus facile à expliquer. Il était surtout recherché pour des portraits de femmes, et, depuis qu’il avait renoncé à se tuer de peine pour saisir les couleurs de la nature, il flattait ses modèles avec une impudence qu’il n’avait point autrefois, lorsqu’il mettait tout en œuvre pour trouver les tons vrais de la nature.
Pour prouver que Féder n’était au fond que ce qu’on appelle à Paris un nigaud, il suffira de faire remarquer que, contre tous les avantages que nous venons d’énumérer longuement, il avait besoin, de distraction. Le mot décisif de tout cela c’est qu’il trouvait peu honnête de continuer à faire des portraits, sachant qu’il les faisait mal ; et encore sur ce mot mal il y avait bien des choses à dire : les trois quarts des gens qui vivent à Paris en faisant de la miniature étaient, pour le talent, bien au-dessous de Féder. Ce qui augmentait ses scrupules ridicules, c’est que, disant fidèlement à Rosalinde toutes les idées qu’il avait, il ne lui avait point fait part de la fatale découverte qu’il devait à l’examen des portraits de madame de Mirbel.
Nous aurons achevé la peinture de la situation et du caractère de Féder, si nous ajoutons que l’habitude qu’il avait prise d’aller tous les jours chez madame Boissaux avait comme suspendu tous les autres sentiments qui agitaient sa vie. Avant qu’il la connût, quelquefois il se disait : « Mais serais-je assez fou pour avoir de l’amour ? » Ordinairement, ces jours-là, il prenait sur lui de ne pas aller chez Valentine ; mais l’heure à laquelle il l’aurait vue était dure à passer ; quelquefois il ne pouvait pas résister à la tentation ; il courait chez elle et se manquait de parole, mais tout honteux de ce résultat. La dernière fois qu’il avait craint sérieusement d’avoir de l’amour, il était monté à cheval, et, à l’heure où il aurait pu voir Valentine, il était à Triel, sur les bords de la Seine, à dix lieues de Paris.
La scène de Viroflay changea tout ; il ne pouvait admettre le soupçon de la feinte dans l’état violent où il avait vu madame Boissaux : évidemment elle le croyait mort.
Pendant la nuit qui suivit cette scène, Féder devint éperdument amoureux. « Si je fais, se dit-il, des folies comparables à celles que causa mon premier amour, je me trouverai dans un bel état au réveil….. mais, cette fois, ce ne sera pas ma fortune qui sera compromise ; pour faire mon malheur, l’amour n’aura besoin que de lui-même ; je ferai si bien, que la dévotion de Valentine se réveillera, et qu’elle finira par me défendre de la voir. Or je connais ma faiblesse ; il suffit que je désire avec passion pour devenir un imbécile, elle est dévote et même superstitieuse : jamais je n’aurai le courage de lui faire violence et de courir le risque de lui déplaire. Dans cette position, je n’aurai plus de force que contre moi-même, et, pour me remettre en possession du courage que doit avoir un homme, je n’ai d’autre ressource que d’arracher de mon cœur la passion qui le domine. »
Fort effrayé par ces réflexions, Féder finit par prendre les résolutions les plus énergiques contre Valentine. « Dans une âme aussi sincère et aussi jeune, se dit-il, le sentiment passionné qu’elle m’a montré ne s’éteindra pas en peu de jours, et surtout je n’ai pas à craindre de le faire disparaître en la faisant souffrir. Par bonheur, dans la scène si étrange de la serre chaude, je n’ai donné, à le bien prendre, aucun signe d’amour passionné. Une femme charmante, dans toute la fleur de la première jeunesse, les joues couvertes de larmes, se jette dans mes bras et me demande si je l’aime ! Quel jeune homme, à ma place, n’eût pas répondu par des baisers ? Et toutefois, un instant après, le bon sens me revient, et je lui fais cette fameuse déclaration : « Je ne me laisse aller à aimer passionnément une femme que lorsqu’elle est toute à moi. » Il ne s’agit que de persévérer. Si mon imprudence se laissait aller à lui serrer la main, si je portais à mes lèvres cette main charmante, tout serait perdu pour moi, et il me faudrait avoir recours aux remèdes les plus affreux : par exemple, à l’absence. »
Féder eut besoin de se rappeler sans cesse ces raisonnements terribles durant cette première visite qu’il fit à Valentine, entourée d’ouvrières et uniquement occupée, en apparence, à mesurer et à couper des toiles de coton pour des rideaux. Il la trouvait adorable au milieu de ces soins domestiques. C’était une bonne Allemande, tout attachée à ses devoirs de maîtresse de maison. Mais dans quelle action ne l’eût-il pas trouvée adorable et lui donnant de nouvelles raisons de l’aimer avec passion ?
« Le silence est signe d’amour, s’était dit Féder ; en conséquence, il prit la parole à son entrée dans la salle à manger, où se trouvait madame Boissaux, et ne la quitta plus ; il bavardait sur des sujets à cent lieues de l’amour et des sentiments tendres. D’abord cet étrange flux de paroles fut du bonheur pour Valentine ; son imagination ardente s’était figuré avec horreur que Féder voudrait reprendre la conversation à peu près où elle en était après la scène de la serre chaude. C’est pour cela qu’elle s’était entourée d’ouvrières. En peu de moments Valentine fut rassurée ; bientôt elle le fut trop ; elle soupira profondément en voyant l’imagination de Féder tout occupée d’images si différentes de celles qui auraient dû la remplir. Elle fut surtout choquée de sa gaieté : elle le regarda avec un étonnement naïf et tendre qui était divin. Féder eût donné sa vie pour pouvoir la rassurer en se jetant dans ses bras. La tentation fut si forte, qu’il eut recours à cette ressource banale : il regarda sa montre avec vivacité, et disparut sous prétexte d’un rendez-vous d’affaires dont l’heure était passée. Il est vrai qu’il fut obligé de s’arrêter sur l’escalier, tant son émotion était violente. « Je me trahirai un jour, c’est sûr », se disait-il en se retenant de toutes ses forces à la rampe, faute de laquelle il serait tombé. Ce regard étonné, et l’on peut dire si malheureux, de ne pas trouver de l’amour où elle craignait d’en rencontrer trop ; fit peut-être plus pour le bonheur de notre héros que les caresses si passionnées de la veille.
C’était l’heure de la promenade au bois de Boulogne. Féder monta à cheval ; mais, dès l’entrée du bois, il se jeta dans les chevaux d’une voiture, et, plus loin, il fut sur le point d’écraser un philosophe qui, afin d’être vu, avait choisi ce lieu pour méditer, et marchait en lisant.
« Je suis trop distrait pour monter à cheval, » se dit Féder en revenant au petit trot et s’obligeant à avoir les yeux constamment fixés devant lui.
q