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Chapitre 10 La Douce

On engerbait.
Dans les champs, le long des haies, hommes et femmes ramassaient les épis couchés sur les sillons, en épaisses javelles, et en formaient d’énormes gerbes, qu’on nouait ensuite avec des harts d’aulne bien torses. Puis, des bras vigoureux enlevaient au bout des fourches, jusqu’aux charrettes aux hautes ridelles, ces gigantesques bouquets d’épis mûrs.

Le long des fossés, dans les endroits ombreux, les gerbes se faisaient plus petites, et prenaient alors le nom de quintaux. Quelques brins de paille servaient de liens et ces faisceaux, ainsi réunis, étaient déposés au milieu du champ, en groupe de six et de huit chacun, – les derniers formant cône, – pour achever de faire mûrir et sécher le grain au soleil, avant de l’enserrer.

Une voix s’éleva tout à coup dans l’espace. On chantait une mélodie dont tous les couplets, finissant en ton mineur, remplissaient l’air d’échos tristes et plaintifs.

En général, dans nos campagnes, que les motifs soient mélancoliques ou joyeux, on les module si lentement, en traînant sur l’air et sur les syllabes, que tout chant devient mélopée, et ces accents indéfinissables émeuvent toujours ceux qui n’y sont point habitués.

Une jeune fille qui descendait alors la route, prêta l’oreille à ce chant pastoral. C’étaient les plaintes d’une amante, rappelant à l’ami infidèle les promesses sitôt oubliées d’un constant et inviolable amour.

— Je ne sais si ces gens naîfs et paisibles ressentent profondément ce qu’ils chantent en termes si émus, pensait Sabine. Ne possédant pas ce raffinement que donne une complète civilisation, et n’ayant pas les facultés intellectuelles développées par l’éducation, ils n’éprouvent probablement pas cette acuité de la souffrance, ni, par contre, la jouissance intime du bonheur…

À ce moment, comme pour faire diversion aux réflexions de Sabine, un garçonnet joufflu frôla sa robe, de la longue gaule qu’il tenait à la main.

— Peux-tu me dire à peu près quelle heure il est, petit ? demanda Sabine.

— L’heure des vaches, mamzelle, répondit l’enfant.

— Près de six heures, alors, pensa la jeune fille. Tout juste le temps d’aller dire à la Douce, avant mon souper, que j’aurai besoin de ses services demain.

Et faisant tourner sur son pivot la longue barrière qui la séparait de la propriété du fermier, Sabine s’engagea dans l’avenue.

Dans un petit jardinet, devant la porte, s’étalaient d’orgueilleux tournesols, communément appelés tournesoleils ; des bouquets de soucis fleurissaient ça et là, mais il ne fallait pas trop consacrer de terrain aux fleurs, qui ne rapportaient rien ; mieux valaient les beaux carrés d’échalotes et de poireaux.

Le jardin était momentanément occupé par une nuée de poules, qui grattaient les allées et picoraient sur les plates-bandes à qui mieux mieux ; leur jouissance ne fut pas de longue durée, car, la porte de la ferme, s’ouvrant précipitamment, livra passage à trois marmots qui se mirent à les pourchasser par-dessus les fleurs et les légumes, avec une ardeur digne de leurs jeunes années, n’ayant pas l’air de se douter qu’ils ravageaient plus encore que la gent gallinacée.

À son tour, la fermière parut à la porte, criant à sa belliqueuse progéniture :

— Assez, assez l’s enfants. Fais donc attention, Pite, v’là qu’t’as quasiment arraché un beau pied d’soucisses avec tes pieds. Je t’assure que tu vas t’faire ramasser par ton père, mé qu’i arrive à soir, mon insuspect. Pi, je l’dirai à mesieur le curé qui te coupera l’s oreilles… Ah ! ben, c’est vous, mamzelle ? Excusez si j’m’en sus pas-t’aperçue plus vite. Ces espièques-là m’en donnent du tourment. Entrez vous r’poser un brin. C’est bien vré de dire qu’en parlant du soleil, on en voit les rayons, j’pensais à vous tantôt… Toé, Pite, marche-t’en aux bâtiments, préparer l’manger des alimaux ; vous autres, Marie pi Didoune, allez sur les fanils, faire le tour des niques, ramasser les œufs et si vous avez l’malheur d’en casser un, vous voirez !

— Dieu merci, continua Jacqueline refermant la porte derrière elle, nous allons pouvoir jaser en paix. Ah ! les chers insuffrabes ! Pourtant, ajouta-t-elle avec un gros soupir, quand y sont petits, c’est des p’tites peines, quand y sont grands, c’est des grosses…

Et la brave femme retourna à ses poêles, dans lesquelles de bonnes omelettes rôtissaient, au-dessus d’un feu vif et pétillant.

— J’ai détrempé mes crêpes un peu d’bonne heure, mé j’voulais leur donner un coup d’main pour rachever d’engerber c’soir. J’cré qu’i vont pouvoir finir avant la brenante.

— Ne souperont-ils pas plus tôt ? interrogea Sabine.

— Non. Voyez-vous, ça leur ferait perdre du temps. I ont fait une bonne r’levée aujard’hui et pour les régaler, je leur-z-ai fait des crêpes au lard, et avec du lait caillé, pi, des pataques, y vont être comme aux noces.

Prenant une poêle entre ses deux mains, Jacqueline l’agita quelques instants ; puis, imprimant en l’air un mouvement sec et rapide, elle fit sauter l’omelette, qui retomba sur l’autre côté, jaune et appétissante.

— Ah ! laissez-moi, je vous en prie, retourner l’autre, dit gaiement Sabine.

— A vot’ liberté, mamzelle. Quand on sait ben r’virer une crêpe, dit Jacqueline très sérieusement, c’est signe qu’on est bonne à marier.

Sabine prit en riant la poêle, la secoua timidement, et en fit sauter le contenu, mais l’évolution ne se fit pas, faute d’expérience, et l’omelette retombant brusquement, alla s’aplatir dans les cendres du foyer.

— Je m’en doutais, s’écria la jeune fille. Vous voyez que je ne suis pas encore bonne ménagère ; par conséquent, je ne dois point songer au mariage.

— Ça s’apprend, mamzelle, ça s’apprend. Y a rien qu’à y mettre d’la bonne volonté.

— C’est bien ce qui me manquera toujours, car, enfin, à quoi cela me servirait-il, puisque je ne veux pas me marier ?

— Faut pas parler d’même, ma chère d’moiselle ; si vot’ défunte mère, – que Dieu l’ait en son saint paradis ! – était de ce monde, alle vous dirait comme moé. Quand qu’on manque de s’marier par sa faute, on est tourmenté dans l’aut’ monde, par les fantômes de tous les enfants qu’on aurait pu avoir. Ma tante Margritte, défuntisée à soixante-dix ans, a vu dans son agonie, les apparitions de trois grandes personnes, qui vinrent y r’procher de s’être point mariées. C’qui paraît qu’c’était sa fille, pi, ses deux garçons. Alle était si difficile à plaire aussi, ma tante Margritte !

Puis, voyant que Sabine était prise d’un rire inextinguible, qu’elle essayait vainement de dissimuler :

— Vous trouvez ça ben drôle, mamzelle, on voit ben qu’vous êtes jeune. C’est pourtant pas des histouères que j’vous conte là, mais la vrée vérité.

— Je ne doute pas de votre parole, Jacqueline, et je vous remercie de votre bon conseil. Je puis vous assurer que j’y penserai souvent. En attendant, il faudra marier la Douce ; les apparitions lui ont toujours fait grand’-peur. Mais à propos, où est-elle donc ? Je ne l’ai pas vue dans le champ.

— La Douce ? ah ! non, elle est dans son cabinette à s’faire brave pour à soir. Elle est invitée aux noces de Louison à Marcel Côté, qui s’est marié d’à matin, avec la grande Marichette. Y a un grand raccroc en leu z-honneur, chez l’père de la mariée, et comme la Marichette ne sait point chanter, ni la suivante non plus, la Douce a été priée pour entonner la chanson des noces. Vous savez, continua Jacqueline avec orgueil, que la Douce, c’est point pour la vanter, ni parce que c’est ma fille, mé c’est une fine chanteuse et y a point de noces à trois lieues la ronde, sans qu’elle y chante son couplet.

— Louison Côté ? Louison Côté, n’était-ce point le cavalier de la Douce ? Oh ! ma pauvre Douce !

— Eh ! ben, oui, éclata brusquement Jacqueline, c’est ben ça qui m’tarabusque, vu que j’ai peur que ma pauv’ fille en prenne du chagrin. Y avait coutume, vous savez, de venir faire son tour le dimanche après les vêpres, et comme c’est un garçon ben avenant, ben astiqué, y fallait pas un miracle pour s’faire aimer des filles. Par exemple, j’peux ben dire qu’i ne lui en a pas fait accraire dans ses discours, car i avait parlé de rien, mé j’vous assure ben que j’m’attendais, d’un jour à l’autre, à la grand’demande.

— Alors, pourquoi n’a-t-il pas proposé à la Douce, qui est jolie comme un cœur, et tout aussi riche que Marichette ?

— Ah ! ben, pour ça oui, quoique les parents de la Marichette soient des gros-t-habitants et qu’ils lui aient donné un beau ménage.

— Qu’est-ce que vous entendez par un beau ménage ?

— Un ménage, mamzelle ? C’est un rouet, une commode, six chaises, un lit tout grayé, quat’mères moutonnes, une vache, vingt-cinq louis en argent, pi, un coffre si plein d’butin, qu’on met l’genou dessus pour l’fermer. La Douce aura tout ça, Dieu marci, et si les années n’sont pas trop dures, j’y achèterai une belle visite en gros d’Naples, qui farlassera, j’vous en réponds.

— Je ne vois pas alors pourquoi, avec tous ces avantages, Louison aurait préféré…

— C’est les bonnes gens qui ont arrangé ça entr’eux autes. Voyez-vous, la Douce est féluette, et les vieilles gens la trouvent pas assez résistable pour les travaux des champs. Tandis que Marichette, elle, alle est laite assez pour faire sûrir la soupe, c’est vré ; mais, c’est résolue et ça coupe son arpent entr’ les deux soleils (le soleil levant et le soleil couchant), sans se surmener.

— Et c’est pour cette seule raison qu’on briserait deux vies ? Depuis quand se trouve-t-il des fils aussi dociles ? dit amèrement Sabine.

— Mamzelle, dit gravement la fermière, sans vous faire la leçon, un garçon doit toujours obéir à son père. Les parents ont pus d’expérience dans un p’tit doigt que les jeunes dans tout leur corps. D’ailleurs, ajouta Jacqueline avec fierté, la Douce était ben que trop ordilleuse, pour rentrer dans une maison par la fenêtre, si la porte y était barrée.

— N’importe, je suis désolée pour cette pauvre enfant, et comment peut-elle avoir le courage d’aller chanter aux noces de celui qu’elle aime ? Personne ne l’y oblige, je suppose ?

— Pour ça, non, Seigneur ! J’ai fait d’mes pieds et d’mes mains pour l’en imposer. Mé, vous savez, alle aimerait mieux s’faire hacher par morceaux, que d’laisser craire qu’elle n’a pas voulu y aller, parce qu’elle en avait d’la peine… Au moins, si ça avait eusse été préparé de longue main, p’têtre ben que ça l’aurait pas tant surpris, mé, dimanche dernier quinze jours, i est venu icite comme de coutume, et la semaine après, i mettait son ban à l’église avec la Marichette.

— Il est un peu trop expéditif, votre marié, pour mon goût.

— Ah ! c’est la façon avec nous autres. Mon bonhomme a proposé à not’ deuxième rencontre, et on s’est mariés deux jours après. Les fréquentations, c’est pas bon pour la jeunesse. Pi, pour en revenir à Louison, on est dans le temps des récoltes et le grain presse. La Marichette peut donner un bon coup d’main, alle vaut l’temps de deux criatures et la main-d’œuvre est chère… Mé, si vous vouliez dire un mot à la Douce, ça m’soulagerait ben. Vu que vous êtes sa préférée, alle vous écouterait p’t-être. Alle fait piqué depuis quelques jours, alle va t’et vient dans la maison comme une âme en peine… Bonté divine ! mes omelettes qui brûlent pendant que j’bavasse. Montez, Mamzelle, c’est la petite porte dans l’fond.

Sabine gravit le raide escalier conduisant à l’étage supérieur, qui servait aussi de grenier. De la laine cardée et du lin s’entassaient dans les coins, tandis que sur des planches, supportées par deux tasseaux, on voyait, d’un côté, d’énormes morceaux de savon, de l’autre, soigneusement alignés, de gros pains de sucre du pays. Des petites bottes d’herbages achevaient de sécher, suspendues aux poutres.

À l’extrémité de la maison, on avait ménagé un espace, séparé du reste par une mince cloison en planches brutes. Sabine frappa doucement à la porte, dont on avait retiré le loquet pour la tenir fermée en dedans.

— C’est moi, Sabine. Ouvre donc.

Il se fit un mouvement à l’intérieur et une voix répondit :

— J’peux pas. C’est trop en désordre. Tout est à la traine.

— Allons, allons, riposta Sabine, depuis quand fait-on des façons avec moi ? Ouvre, j’ai quelque chose à te dire que je ne puis te crier à travers la cloison.

Après quelques minutes d’attente, la porte s’ouvrit, et Sabine entra dans la chambre à coucher de la Douce. Une petite fenêtre éclairait le modeste réduit ; sur les vitres bien claires, on avait tiré des rideaux de calico à fleurettes roses ; un lit bien étroit se cachait à demi dans une encoignure et sur la commode, devant une petite Vierge de plâtre toute enfumée, dans un pot de faïence ébréché et fêlé, quelques fleurs achevaient de mourir.

Modestement encadrées de bois peint en blanc, quelques images pieuses, parmi lesquelles une sainte Élizabeth, patronne de la Douce, se détachaient sur les murs.

Un miroir, dont le tain avait été un peu enlevé par endroits, était retenu entre quatre clous, et si petit qu’il n’aurait pu suffire à tout autre qu’à la Douce. Mais son minois était si fin, si délicat, qu’il pouvait bien s’y mirer tout entier, avec ses yeux pensifs et son joli front, au-dessus duquel une raie blanche et droite séparait une abondante chevelure d’un blond cendré.

Elle était toute prête pour la fête. Sa robe soigneusement empesée et repassée de frais, tombait en plis autour de sa taille, qui paraissait, dans cette blanche toilette, encore plus frêle. Elle se tenait debout, au milieu de la chambre ; une grande énergie brillait sur ses traits, et dans son regard, si tranquille d’ordinaire, se lisait une inébranlable résolution.

— Je m’en vas aux noces, dit-elle en essayant de sourire ; si vous avez besoin de moé, c’est ben fâcheux, mé vous comprenez qu’une invitation aux noces, ce n’est pas de refus.

— Je crois pourtant que tu devrais refuser celle-ci, ma bonne petite… Voyons, je t’amène avec moi, ce soir, et je lirai pour toi dans les livres que tu aimeras le mieux.

— Non, répondit la Douce, il faut que j’y aille là-bas et j’irai. Croyez-vous, continua-t-elle, en s’animant toujours davantage, que j’voudrais leur laisser dire que j’y vas pas parce que ça m’fait deuil ? J’aime mieux en mourir à la peine.

— Mais chanter, ma pauvre enfant ! Y as-tu bien songé ? Ne vas-tu pas te trahir dès les premières notes ? Aussi, pourquoi te donner ce tourment de plus ? Crois-moi, va, personne n’a d’intérêt à t’infliger cette douleur inutile.

— Ah ! vous n’savez pas vous ! vous n’pouvez pas savoir. Mé la Marichette et moé, on a jamais été bonnes amies. Même quand on marchait ensemble pour faire notre première communion, alle m’pinçait les bras parce que j’savais mon catéchisme mieux qu’elle. Quand on était petites, pour se venger, alle me massacrait toutes mes catins. Plus tard vous savez, alle n’avait pas autant de cavaliers que moé, et alle a ben souvent mangé de l’avoine rapport à moé.

— Elle sentait bien que tu étais plus jolie qu’elle…

— Jolie ! jolie ! dit amèrement la Douce, une beauté de d’moizelle ! C’est pas ça qu’i nous faut, à nous autres, filles d’habitants. J’estimerais autant être moins jolie, et avoir la capacité de Marichette. C’est elle qui vous décharge ça, un voyage de foin ! J’en avais ben de la jalouserie en dedans de moé, allez, de la voir si forte… I avait longtemps, elle aussi, que Louison lui avait tombé dans l’œil ; vous pouvez vous figurer si ça la mettait en bonne humeur, quand alle pensait qu’i venait m’voir. Alle disait que j’enjôlais tous les garçons. Mé, aujourd’hui, alle a le dessus et c’est pour ça qu’alle m’a priée de chanter à sa place.

— I faut être femme et méchante, pour trouver pareil raffinement de cruauté, exclama Sabine.

— Vous voyez ben qu’il faut que j’aille, reprit la Douce. Ça lui fera voir que j’avais pas une grosse amiqué pour Louison, puisque j’sus capable d’aller à ses noces.

— Mais c’est dur, c’est dur, ma chère d’moizelle, continua la Douce, glissant à genoux aux pieds de Sabine et cachant sa petite tête blonde dans les plis de sa robe. J’aimerais mieux m’en aller au cimetière les pieds devant la tête. Heureusement que ça n’tardera pas à c’te heure.

Sabine passa tendrement sa main sur cette tête inclinée dans une muette caresse. Devant cette douleur si vraie, si profonde, si naïve, elle ne trouvait pas un mot pour la consoler.

— Ne me plaignez pas, ne me plaignez pas, reprit la Douce, ça m’ôterait tout mon courage et j’en ai tant besoin ! Je l’aimais tant !…

Toute sa fierté l’avait abandonnée ; elle gisait là, repliée sur elle-même, se pelotonnant frileuse, sous le vent du malheur, oublieuse même du triomphe d’une rivale détestée, pour ne plus penser qu’à celui qui avait eu son amour, au premier réveil de son cœur.

— Les hommes valent-ils la peine qu’on les regrette ? dit Sabine frémissante d’indignation. Le meilleur d’entre eux vaut-il un soupir d’honnête femme ? Ah ! le lâche !

— Faut pas parler de lui comme ça, fit résolument la Douce mettant sa main brune sur la bouche de Sabine. Je n’veux pas qu’on en dise du mal devant moé… Les hommes ont ben des défauts, mé nous avons aussi les nôtres. D’ailleurs, les femmes, elles, doivent aimer et toujours pardonner.

— C’est bon d’un ange comme toi. Tout de même, pensait Sabine, si Marichette renouvelle souvent ses manches à balai sur le dos de Louison, ce sera bien fait pour lui.

— Si c’était à r’commencer, je l’aimerais pareil, continua la Douce ; ces choses-là s’commandent pas, et croyez-moé, ça fait toujours du bien d’avoir aimé, quand même on en souffre un peu…

Un long silence régna dans la petite chambre ; il fut interrompu soudain par la voix de la fermière qui criait d’en bas :

— Voilà Pierre à Jacques qui s’est mis faraud pour t’conduire chez les noceux. J’va-t-y dire que tu peux pas y aller ?

— Non, non, j’descends dans la minute… Allons, dit la Douce en se raidissant, i faut partir. Vous ne m’empêcherez pas à c’te heure !

— Non. Je crains seulement que tes forces ne te soutiennent pas jusqu’au bout.

— Quand son honneur est en jeu, ça soutient toujours. Il n’y a pas seulement que dans vot’ monde, ous qu’on sait rire quand on a envie de pleurer. Et si on n’a pas d’beaux mots pour dire sa pensée, i faut pas croire qu’on n’ressent pas autant pour tout ça ; le cœur, il est pareil partout, et la joie et l’malheur ça égalise ben du monde. Faut pas parler de rien à mouman, ça lui f’rait du chagrin. J’ai été un peu pâlotte aujourd’hui, mais d’main, ça y paraîtra pas. Attendez un brin, que j’me frotte les joues avec ma jupe de futaine pour me mettre plus rougeaude.

— C’est cela. Fais-toi aussi belle que tu pourras, et fais enrager Marichette, en t’amusant avec son Louison toute la veillée.

— Seigneur ! non, c’est pas mon idée. L’dernier mot est dit entre Louison et moé ; je s’rais ben méchante de chercher à venir entre les deux à c’t’heure qu’y ont été mariés devant le prêtre. Entre l’écorce et l’arbre, on n’y met pas les doigts. C’est pour m’étriver que vous parlez de même. Sûrement qu’on n’fait point comme ça dans vot’ monde ?

Sabine, se penchant vers elle, l’embrassa sans rien dire.

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