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Chapitre 9 La Noël de la Kite

Une étrange petite fille que la Kite.
Parmi les autres enfants, on distinguait bien vite cette fine tête brune, aux joues un peu pâles, aux grands yeux rêveurs qui regardaient devant eux avec une profondeur de pensée très troublante.

Elle n’avait pas non plus la turbulence ordinaire des enfants et ceux-ci, dédaigneux de cette délicatesse native, du raffinement de sa petite personne, ne l’admettaient pas à leurs jeux.

D’ailleurs, la Kite n’avait pas de goût pour les ébats bruyants et préférait rester à son pauvre logis, écouter les vieilles légendes que lui racontait Geneviève, sa mère, en tournant son rouet.

Quand le père de la Kite était mort, elle avait à peine quatre ans. De constitution frêle, André portait en lui le terrible germe de la consomption, et un jour qu’il avait été surpris par l’orage, la phtisie se déclara avec une violence inouïe et l’emporta en dix jours de maladie.

La Kite avait semblé deviner toute l’étendue du malheur qui la frappait. Durant la maladie d’André, elle ne quittait pas son chevet, babillait gentiment pour le faire sourire, en essuyant doucement le front pâle du malade tout baigné de moites sueurs.

À la mort de son père, on l’emporta, privée de sentiment, hors de la chambre mortuaire chez une voisine compatissante qui la garda jusqu’au lendemain des funérailles.

Depuis ce jour elle ne pleura plus et jamais le nom de son père ne sortit de ses lèvres.

Geneviève avait éprouvé un chagrin sincère de la perte de son mari. Et cette douleur, comme celle des femmes de sa condition, se traduisait bruyamment par des pleurs et des lamentations sans fin.

— J’savais ben, répétait-elle souvent, qu’on aurait du malheur. J’ai rêvé trop souvent à un grand cercueil noir qui passait d’vant la maison… Ça, c’est un signe certain…

La Kite écoutait ces doléances sans dire un mot. Craignant que l’oubli ou l’indifférence n’eussent déjà pénétré dans ce jeune coeur, sa marraine lui dit un jour :

— Tu ne parles jamais de ton père ? lui, qui t’aimait tant !

L’enfant devint très pâle ; ses yeux s’agrandirent encore et, d’un geste convulsif, pressant ses deux mains sur son coeur, elle répondit avec effort.

— J’peux pas… ça me fait trop mal, ça me fait trop mal…

Sa marraine n’insista pas et dit plus tard à Geneviève :

— Fais attention à ta fille, elle est très impressionnable.

— C’est tout l’portrait de son défunt père, soupira la veuve.

On était maintenant à la veille de Noël.

La Kite, qui comptait, depuis le quinze décembre, six ans révolus, était tellement ravie à l’idée de cette fête que, depuis plusieurs nuits déjà, elle en perdait le sommeil, et à mesure que le grand jour approchait, les émotions de l’attente gonflaient sa petite poitrine jusqu’à la souffrance.

Pour la première fois, elle devait assister à la messe de minuit et cette perspective, répondant à tout ce que sa vive imagination lui peignait sous les couleurs les plus belles, la jetait dans l’extase.

Elle, si tranquille d’ordinaire, était tout inquiète, agitée. Elle oubliait même de caresser Minou, son petit chat blanc qui, surpris de cette froideur, se frôlait contre elle avec un miaulement plaintif.

Elle tourmentait sa mère de questions :

— Il est tout en cire, le petit Jésus ? Va-t-il parler ? Peut-il marcher ? dis, m’man ?

— Oui, répondait Geneviève, mais pas devant le monde. On n’est pas digne de voir ça, nous aut’es.

— Quoi ce qu’il faut faire pour être digne, m’man ?

— Il faut être un ange dans le ciel, répartit la veuve.

Geneviève mettait la dernière main au ménage. Tout reluisait de propreté dans la pauvre demeure, puis, quand le jour fut tombé, elle tira devant la fenêtre les modestes rideaux de percale blanche qui en garnissaient les vitres, alluma la lampe et fit souper la Kite. L’enfant, toute fiévreuse, ne mangea que du bout des lèvres.

— Tu m’éveilleras, sûr, sûr, hein ? m’man, dit-elle en posant sa tête sur son oreiller.

Elle dormit peu, nerveuse et trop excitée, et quand, sur le coup de onze heures, sa mère approcha de sa couchette, elle la trouva les yeux grands ouverts, attendant l’heure du lever.

Au-dehors le temps était sec et froid. La lune paraissait au milieu d’un firmament brasillant d’étoiles, répandant une clarté laiteuse sur les vallons et les côteaux d’alentour.

La neige criait sous les pas, et, sur les chemins durcis, les voitures et leur gaie sonnerie passaient avec un bruit joyeux.

Au milieu de ce paysage se détachait, rayonnante de lumière, l’église du village au clocher de laquelle carillonnaient avec des éclats d’allégresse, les cloches de Noël.

Geneviève et sa petite fille se glissèrent au-dedans avec la foule recueillie ; la Kite alla prendre sa place sur les gradins de la balustrade qui sépare le choeur de la nef, où l’on place les enfants dans les églises de campagne, tandis que sa mère, agenouillée d’abord dans l’allée, fut bientôt invitée à s’asseoir dans le banc d’un galant fermier.

La messe commença et avec elle le chant des noëls anciens dont rien ne saura jamais égaler la simplicité et le charme.

Le bonheur de la Kite était à son comble. Assise dans un angle formé par la balustrade, ses petites mains croisées sur les genoux, elle se croyait déjà dans ce ciel si beau où son père était allé.

Autour d’elle, les autres marmots riaient et chuchotaient entre eux ; quelques-uns, parmi les plus grands, se dérangeaient sans façon de leur place pour aller donner une pichenette aux plus petits ; d’autres faisaient des grimaces à leurs voisins, sans se soucier du vieux Bilode, préposé à leur garde, et assis sur un petit banc de bois en face d’eux.

Le père Bilode contribuait pour une large part à leur hilarité, non seulement parce qu’il dodelinait de la tête dans un assoupissement bienheureux, mais aussi à cause des anneaux en cuivre doré qui ornaient ses oreilles et qui, de tout temps, avaient provoqué leurs lazzis.

La Kite, plongée dans un ravissement profond, ne s’apercevait nullement de ce qui se passait à ses côtés. Elle n’avait d’oreilles que pour ces cantiques touchants qui lui semblaient aussi suaves qu’une harmonie céleste, d’yeux que pour les décorations et cette pompe inusitée qui l’imprégnaient davantage des beautés de cette nuit solennelle.

Les luminaires, les voix qui chantaient, les thuriféraires jetant vers le ciel des nuages d’encens parfumés, le prêtre si imposant, si majestueux, et surtout cette petite crèche qu’elle entrevoyait dans un coin d’une chapelle latérale, tout cela la bouleversait si étrangement que dans son bonheur elle avait envie de pleurer.

De petits frissons glacés couraient sur sa chair tendre en dépit de deux gros poêles qui ronronnaient dans l’église et de la chaude mante dont sa mère l’avait enveloppée. Pour rien au monde cependant, elle n’eût voulu abréger la durée de cette fête, ne fût-ce que d’un instant.

Quand le bon curé prononça son allocution, elle répéta longtemps après lui, sans les comprendre : Paix sur terre aux hommes de bonne volonté. Elle comprit seulement qu’il disait que Noël est la fête des anges et des petits enfants. Et cela lui fit plaisir.

Après la messe, elle s’approcha de la crèche de l’Enfant Jésus et là elle put contempler ce doux bébé couché sur un lit de paille, si joli avec ses cheveux blonds tout bouclés autour de sa tête, ses joues roses, sa bouche souriante et ses yeux bleus si pleins de douceur.

Sa robe de satin blanc lamé d’or, laissait à découvert de petits bras ronds et potelés qui s’entr’ouvraient vers elle avec tant de tendresse qu’elle eut voulu l’embrasser comme un frère.

La crèche était placée dans une espèce de grotte faite de branches de sapin qui fleuraient le grand bois aux jours de l’été. Ça et là, dans les rameaux, étaient piquées de grosses roses en papier rouge ou blanc, rose et bleu ; un peu de craie pulvérisée, saupoudrant l’éclatante verdure des sapins simulait la neige ; tout en haut, brillait l’étoile des rois Mages, une superbe étoile en carton doré.

Sur la petite table qui supportait la grotte brûlaient quelques bougies que le bedeau était maintenant occupé à éteindre ; dans une petite assiette en verre on voyait déjà quelques gros sous déposés là par la piété des fidèles.

La Kite retenait son souffle dans un saisissement admiratif. Tout à coup une douleur sourde commença à la mordre au coeur. Bientôt, quand tout le monde serait parti et réveillonnerait au coin d’un bon feu, l’église deviendrait sombre et froide et bien sûr le petit Jésus grelotterait dans sa robe légère comme une aile de papillon.

— Cher petit Jésus, pria-t-elle, très vite et très bas, j’vas vous laisser, là, dans ce coin, mon châle de laine ; vous irez le chercher quand vous serez tout seul… J’ai aussi dans ma poche des peppermennes que ma marraine m’a données le jour de ma fête et que j’ai gardées pour vous…

Mon petit Jésus, conclut-elle avec ferveur, j’voudrais ben être un ange pour jouer avec vous et vous entendre me parler…

Les parents amenaient leurs enfants. Geneviève vint chercher la Kite restée debout près de la crèche. Presque toutes les lampes étaient éteintes et le bedeau dans le bas de l’église agitait son trousseau de grosses clefs pour donner le signal du départ.

Pendant que Geneviève descendait la nef, la Kite ôta furtivement le châle de laine grossière qui entourait son cou et glissa dans l’assiette quatre losanges de menthe qu’elle avait héroïquement conservées à cette intention.

De l’église à la maison de Geneviève la distance n’était pas longue, cependant, à mi-chemin déjà, la mère entendit claquer les dents de l’enfant. Elle s’aperçut alors que la Kite n’avait plus son petit châle autour du cou. Elle la prit dans ses bras et se hâta de regagner sa demeure.

Trop tard hélas !

Dans la nuit même, une angine, suivie d’une congestion cérébrale, se déclarait ; et comme les cloches tintaient le Sanctus de la grande messe au matin de Noël, la petite Kite prenait son vol vers le pays des anges.

L’Enfant-Jésus avait exaucé son voeu. Elle allait maintenant jouer avec lui, entendre sa voix et l’embrasser comme un frère.

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