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Chapitre 14 Jeanne Sauriol

L’amour de la patrie doit être un sentiment supérieur à tous les autres puisqu’il fait naître des dévouements si admirables, des actes d’héroïsme si sublimes.
Aussi longtemps que la flamme patriotique brille, forte et pure, dans le coeur de ses enfants, jamais un pays ne connaît la décadence. L’histoire ancienne est là pour attester la gloire et la puissance des Romains et des Grecs, tant que chez eux le patriotisme prima, seul, toutes les autres ambitions.

Puisse cette flamme briller longtemps parmi nous, comme aux jours des luttes épiques, des sanglantes épopées, où elle éclaira les dévouements sans nombre de nos héros et de nos vaillantes femmes canadiennes. Car, elles aussi ont payé à la terre natale le tribut des sacrifices. Disons-le à la gloire du sexe féminin : il n’y a pas un peuple, pas un pays au monde que ce sexe n’ait illustré par ses nobles actions et sa véritable vaillance.

Avec quel orgueil ne lisons-nous pas, dans les pages de notre histoire, les noms de femmes qui brillent au premier rang, parmi ceux mêmes qui, les armes à la main, défendirent courageusement le sol canadien.

Nous y voyons de faibles femmes, – les de Verchères, les de la Tour, les Duclos, – transformées soudain en de magnanimes guerrières.

Nous y voyons encore les respectables Marie Guyart, Marguerite Bourgeois, Jeanne Mance se dévouer avec un zèle et une charité infatigables à l’instruction de cette génération naissante sur qui reposent tout l’espoir et l’avenir de la colonie.

D’aucuns ont leur héros et leur héroïne de prédilection.

Les uns exaltent les hauts faits et les actions d’éclat de leur personnage favori : ceux-ci préfèrent, aux couronnes de laurier, l’apothéose que décernent les sciences et les arts ; mais ne devrait-on pas préférer à ces gloires immortelles, le dévouement obscur, ignoré, ce martyre du coeur qui ne connaît pas l’encens des honneurs, les enivrements du triomphe ?

Celui-là ne s’inscrit pas en lettres d’or au frontispice de nos monuments ; humble et cachée, l’âme qui en est possédée, poursuit dans l’ombre sa mission douloureuse, s’oubliant elle-même, pour le devoir et la patrie, sans jamais attendre de récompense.

Parfois, hélas ! ce renoncement sublime, dont quelques femmes nous ont laissé de si beaux exemples, n’a pas été utile à la patrie. Mais lors même qu’il eût été stérile en certains cas, ou qu’il eût été invariablement infécond, quel pays ne serait fier d’avoir donné le jour à des femmes susceptibles de pareille abnégation ?

Parmi les souvenirs qu’évoque cette phalange de femmes fortes et généreuses, se dresse une figure sympathique dont l’émouvante légende doit survivre à l’oubli des siècles :

Celle de Jeanne Sauriol, la noble et pure jeune fille qui, ne pouvant ni verser son sang, ni dépenser ses forces pour sa patrie bien-aimée, lui a du moins immolé quelque chose d’elle-même en lui sacrifiant son coeur.

Le Canada était depuis quelque temps déjà, passé sous le joug de l’Angleterre ; les deux nations en paix cherchaient à oublier les querelles et les haines d’autrefois. Un échange d’aménités et de bons offices se faisait entre ces deux peuples, naguère si hostiles l’un à l’autre et dans la fréquence de ces cordiaux rapports, un jeune officier, appartenant à la fine fleur de la chevalerie anglaise, se sentit vaincu dans un pays où il était entré en vainqueur.

Ne pouvant résister au penchant de son coeur, il déposa sa fortune et son nom aux pieds de celle qui, pour le combattre, n’avait d’autres armes que le charme de son sourire et l’éclat troublant de son grand oeil brun.

« L’amour impose à qui est aimé d’aimer en retour, » a dit Dante.

Jeanne bientôt avait distingué parmi cette foule empressée autour d’elle, cet admirateur discret dont le souvenir hantait ses rêves et agitait dans son âme de si douces émotions.

Ils étaient faits l’un pour l’autre : la droiture de son caractère, sa mâle énergie, la noblesse de ses sentiments répondaient aux aspirations de Jeanne. Il était comme la personnification de cet idéal que toute jeune fille cherche sur la terre.

Et quand, à son tour, l’élégant officier, entièrement subjugué, s’interrogeait, rien n’égalait pour lui l’élévation d’esprit, les vertus aimables qui caractérisaient l’élue de son choix.

Un jour pourtant, Jeanne s’éveilla brusquement du songe d’amour qui la berçait si délicieusement. Ce fut à l’heure, où, dilemme horrible, elle crut avoir à choisir entre cette affection qui illuminait sa vie, et la voix plus dure du devoir qui lui criait l’holocauste.

Quoi ! disait cette voix, elle, la fille de tous ces preux qui avaient donné jusqu’à la dernière goutte de leur sang pour conserver cette France nouvelle au drapeau fleurdelisé ; elle, la fière descendante de Jean Sauriol, qui n’avait jamais courbé le front sous la domination étrangère, qui, le mousquet au bras, bravement attaquait l’Anglais au passage, pactiserait avec cette race détestée ? s’allierait au vainqueur de son peuple ? Non, elle ne le devait pas.

Et résolument, au prix d’un martyre de tous les jours, d’une torture de tous les instants, Jeanne ferma les yeux à cet avenir heureux qui s’offrait devant elle et sacrifia sa jeunesse, son bonheur, les tendresses de la fiancée, les joies de l’épousée, pour demeurer fidèle à ce sentiment généreux que Dieu mit au coeur de ses enfants : l’amour de la patrie.

Quand on a vingt ans, que la vie s’ouvre riante et pleine de promesses ; quand une affection forte et sincère vient augmenter le charme de ce qui nous entoure, donner au soleil plus de chaleur, aux fleurs plus de parfum et de coloris, que de déchirements et de luttes il en coûte alors pour dire un éternel adieu à ce que l’on aime.

Ces deux âmes parties du ciel en même temps, s’étaient perdues dans l’immensité des espaces, quand des événements que nul ici-bas ne saurait prévoir, faisant disparaître des distances infranchissables, les remirent en présence l’une de l’autre. Attirées bientôt par le lien magnétique qui les avait toujours unies, rien désormais ne devait plus les désunir.

Une âme a rencontré une autre âme et leur union mystique est le gage de la félicité future.

Ce qu’il faut alors d’abnégation, de courage, d’héroïsme pour s’arracher ainsi aux plus séduisantes perspectives, pour repousser loin de ses lèvres altérées la coupe enchanteresse du bonheur, quelle plume saurait l’exprimer dignement !…

Que celles qui ont aimé se souviennent.

Ah ! notre histoire contient des traits éclatants de courage, de vertu et de vaillance, pourquoi ne pas ajouter à ses pages glorieuses la touchante élégie de Jeanne Sauriol ?

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