‹ Fleurs champêtresChapitre 16 sur 18 · Chapitre 15 Au pays des montagnes

Chapitre 15 Au pays des montagnes

Le bateau venait de stopper devant Tadoussac.
Un vrai petit nid de verdure accroché aux flancs d’une montagne et rendu presque célèbre par son caractère d’ancienneté.
La petite église, construite par les premiers missionnaires Jésuites qui évangélisèrent cette partie du pays, il y a plus de deux cents ans, au berceau même de la colonie française, se voit encore, adossée à un rocher, suspendue au-dessus de l’abîme comme un nid d’aiglons au-dessus d’un précipice, conservée encore, malgré les formidables tempêtes d’hiver, malgré les vents déchaînés qui s’échappent de l’antre caverneux formé par la rivière Saguenay.

Les passagers reçurent avis que le bateau resterait une heure au quai et la plupart, profitant de ce délai, se hâtèrent de monter en calèche pour aller visiter les antiquités du pays, surtout celles contenues dans la petite chapelle et que l’on entretient avec un soin jaloux : les vieux chandeliers aux armes de France, les ornements d’église brodés par des mains de reines et de princesses, et toutes ces vieilles reliques, souvenirs de celles qui ont passé dans la vie, laissant de toutes les splendeurs, de toutes leurs fêtes, ces frêles dentelles, ces tissus légers que brodèrent leur aiguille en une heure de caprice.

Quelques passagers ne descendirent pas à terre, enviant peu sans doute cette ascension continuelle d’une heure, faite en des chemins tortueux et dans de méchantes voitures.

Parmi ces derniers, une jeune fille, accoudée sur le bord de la dunette, regardait avec étonnement ce panorama presque terrifiant dans sa sauvagerie et qu’elle voyait pour la première fois.

On eut dit qu’un épouvantable cataclysme avait, dès sa création, bouleversé cette partie du monde, qu’une convulsion épouvantable avait creusé le lit de la rivière dont les vagues bouillonnantes grondaient toujours entre ces masses granitiques qui la bordaient de chaque côté, entassées les unes sur les autres à des hauteurs incalculables.

Et ces rochers énormes montent dans les airs, altiers et fiers, pleins d’une majesté indescriptible et de dédain pour les faibles mortels qui passent si petits à leurs pieds.

Oui, c’est là vraiment la grande nature vierge, restée sauvage, inconquise et toujours grandiose. Son aspect, terrible et sublime tout à la fois, fascine, subjugue comme les mystères de l’infini que l’oeil ne se rassasie jamais de contempler.

Par endroits cependant, une riche et luxuriante végétation couvre le versant de ces monts. La verdeur éclatante des sapins, des mélèzes, des bouleaux tranchant sur le blanc cru, prête un charme de plus à ce pittoresque paysage et semble animer comme d’un sourire sa physionomie hautaine et prétentieuse.

La jeune fille regardait toujours, songeant à la longueur des hivers dans ces terribles solitudes, alors que, loin de toute communication avec un centre civilisé, l’homme y vit seul, livré à ses propres ressources, perdu dans d’immenses steppes de neige.

Et par un contraste frappant, elle vit tout à coup surgir dans son esprit le tableau riant des fêtes d’hiver à la ville : le bruit joyeux des clochettes sur les chevaux superbement harnachés, les équipages somptueux, la foule qui passe donnant aux rues un aspect si vif et si animé…

Puis, le soir, quand tout s’allume, les réunions splendides, les grands salons, les fraîches toilettes, les blanches épaules valsant aux bras des élégants cavaliers, le rythme entraînant d’une délicieuse musique, le parfum indécis et doux flottant dans l’atmosphère des luxueux appartements…

Ici, ce serait de longs jours à regarder le même ciel implacable, les interminables soirées au coin du feu à écouter les rafales du vent qui gémit et pleure dans l’escarpement des falaises…

L’élégante citadine, en y songeant, sentit un frisson effleurer sa chair délicate.

Un bruit léger éveilla son attention et lui fit remarquer une femme toute jeune encore, regardant, elle aussi, le paysage avec un regard où une curiosité ardente se mêlait à un peu de frayeur.

Ses vêtements, tout en indiquant l’aisance, décelaient son humble condition. Mais sa toilette blanche, son petit chapeau garni de rubans de même nuance révélèrent à la jeune citadine, habituée aux usages de la campagne, qu’elle se trouvait en présence d’une jeune mariée.

Cependant l’époux n’était visible nulle part et, un peu surprise, la jeune fille demanda :

— Qu’avez-vous fait de votre mari ?

Sans paraître étonnée de cette brusque interrogation, ni de cette figure étrangère qui l’interpellait ainsi sans plus de façon, la jeune femme tourna vers son interlocutrice un doux et intéressant visage, et répondit qu’il était allé retenir les services d’un charretier qui devait les transporter tous les deux, avec leurs effets, à leur destination.

Son accent et sa gentille figure éveillèrent dans l’âme de son interlocutrice la plus vive sympathie. Elle voulut savoir les détails de l’idylle rustique qu’elle soupçonnait dans la vie de cette modeste héroïne.

Sans se faire prier, Justine Lozier raconta sa naïve et simple histoire.

Elle avait vu le jour aux Bois-Francs, où elle avait toujours vécu au milieu de sa famille, de ses amis, de tous ceux qui, jusqu’à ce jour, avaient fait partie de sa vie et qu’elle venait de laisser pour la première fois.

Antoine Chabal, son mari, était aussi du même endroit. Il avait été son compagnon d’enfance, s’était assis avec elle sur les mêmes bancs d’école, avait fait le même jour la première communion, avait grandi à ses côtés, la considérant déjà par un accord plutôt tacite qu’exprimé comme sa promise.

Mais le père d’Antoine n’était pas riche. L’amoureux de Justine était le cinquième garçon d’une nombreuse famille dont les parts étaient bien petites, et les parents de la jeune villageoise ne regardaient pas d’un bon oeil ce mince parti qui s’offrait pour leur fille.

Déjà les jeunes gars des Bois-Francs affluaient, le dimanche, chez Justine qui commençait à redouter que son père ne lui imposât un jour sa volonté et ne lui fit épouser le plus riche d’entre eux.

Et le pauvre Antoine donc ! qui voyait sa bonne amie si entourée et qui n’osait approcher, ah ! comme il se sentait malheureux !

Sur ces entrefaites, il reçut la nouvelle qu’un de ses oncles, veuf et sans enfants, qui était allé se fixer sur la côte nord, venait de mourir et lui avait légué, parce qu’il était son filleul, une terre encore à peine défrichée.

L’héritage était mince sans doute mais si chétif qu’il fût c’était mieux encore que d’entrer en service chez les autres fermiers, ou d’être obligé d’aller dans les chantiers.

Antoine accepta le legs du parrain et, la mort dans l’âme, il se demanda si Justine consentirait à le suivre dans ce coin du pays si pauvre, si sauvage, si loin des siens.

Elle, la choyée de la maison, fêtée, accueillie dans toutes les veillées ; elle, dont les riches prétendants se disputaient la main, pourrait-elle sacrifier sa jeunesse et partager les misères et les rudes travaux d’un défricheur ?

Il cherchait mille prétextes pour la voir ou s’approcher d’elle, sans oser lui déclarer son amour.

De son côté, ce départ remplissait d’une indicible tristesse l’âme aimante et bonne de la jeune fille, et souvent, durant le jour, elle montait à sa chambrette pour pleurer en secret à l’idée de cette séparation prochaine.

Qui prendrait soin de lui là-bas ? qui le soignerait s’il venait à tomber malade ? car les voisins étaient à plusieurs milles de sa future habitation ; qui l’accueillerait le soir, au seuil de sa maison ? quand il reviendrait fatigué, découragé peut-être, après ses pénibles labeurs de la journée.

Puis, elle n’ignorait pas combien les communications étaient difficiles ; l’hiver surtout, la distance et l’impraticabilité des chemins rendait impossible tout voisinage.

Elle était la favorite du père et ne désespérait pas, à force de câlineries, de vaincre l’antipathie de celui-ci pour ce mariage et de lui arracher son consentement, mais Antoine qui ne parlait pas !

Déjà on était à la veille du départ.

Elle songeait à toutes ces choses à la brunante, en revenant de l’église, après l’Angélus du soir, où elle était allée réciter une fervente prière pour le cher voyageur…

Sur la grand’route, une ombre se dressa soudain à côté d’elle.

C’était Antoine qui la guettait au passage pour lui faire ses adieux sans témoins, bien résolu cependant, dans la générosité de son coeur, à ne pas lui demander de laisser la vie douce et relativement aisée qu’elle menait chez son père pour partager l’existence de sacrifices qui l’attendait dans ces régions éloignées.

Il voulait seulement emporter avec lui une tresse de ses cheveux pour les baiser bien des fois et y trouver la force et le courage de supporter son ennui.

Elle refusa net. Antoine allait s’éloigner, à moitié fou par la souffrance que lui causait son refus, quand elle le rappela en lui disant…….. Arrivée à cet endroit dans son récit, Justine rougit très fort et ajouta :

— Vous allez me trouver ben affrontée, mais i était si triste, si malheureux que j’avons pas pu m’empêcher de lui crier :

Faut tout prendre, mes cheveux et moé avec……

Antoine ne partit pas le lendemain, et quand il se mit en route quelques jours plus tard, il n’était pas seul. Il s’embarquait avec sa petite femme qu’il venait d’épouser, heureux et fier comme un prince à qui on vient d’accorder un royaume.

Ils touchaient presque au terme de leur voyage, car le petit village de Tadoussac n’était pas le lieu de leur destination.

Il fallait maintenant prendre la voiture et gravir un chemin tout étroit, pratiqué à travers les montagnes, avant d’atteindre les Bergeronnes, qu’on apercevait dans le lointain comme le point le plus désolé et le plus aride de cet horizon.

— Comment, s’écria la jeune citadine stupéfiée, c’est dans ce désert que vous allez vous enterrer toute vivante ? Ne regretterez-vous pas les douceurs de la maison paternelle, votre frais et pimpant village, les joyeuses veillées et le bon voisinage de vos amis des Bois-Francs.

— Non, répondit résolument la jeune femme, et une pure et sainte flamme brillait dans ses yeux gris et les illuminait d’un vif éclat.

Car, continua-t-elle, doucement, on fait tout pour son homme…..

q

Page 1