Chapitre 3 Trois pages de journal
18 juillet. – Je broie du noir depuis trois jours.
Comme c’est horrible, cette sensation qui vous serre le coeur, vous suffoque, vous étouffe sans que vous puissiez au juste la définir.
On dirait qu’un grand malheur a passé dans la vie, que demain, demain, demain encore, tous les lendemains, on subira, au réveil, cette même impression douloureuse et irraisonnée ; on ne veut point reconnaître que ce spectre matinal est là, parce que c’est là qu’il a été laissé la veille.
Cela me rappelle Lucie Devery, cette jeune amie dont le mari est mort si tragiquement. Quand elle avait enfin pu s’endormir, ce n’était que pour se réveiller toujours trop vite, en murmurant dans un demi-sommeil :
— Mais qu’ai-je, mon Dieu ! qu’ai-je donc que je ne puis dormir !
C’est au chevet de son lit, que je compris cette étreinte de la douleur, s’emparant des facultés encore assoupies et les tourmentant jusque dans leur inconscience.
Mais moi, je suis folle.
Je n’ai rien, rien et cependant je ne puis me débarrasser de cette impression pénible que donne seule une grande souffrance ; j’ai pensé qu’en écrivant, cela me soulagerait peut-être. Et puis, tous ces rêves affreux, dans lesquels cette eau montante me poursuit sans cesse et va toujours m’attendre… Décidément, je suis nerveuse et très malade. Il faudra me soigner avec trois grains d’ellébore, comme autrefois.
Si on me demandait : de quoi la femme est-elle faite ? Assurément, je répondrais, comme je le crois :
La femme est un composé de sentiment, de perception physique et morale avec des fibres toujours vibrantes. Son âme est une harpe éolienne, à qui tous les bruits arrachent un son : gaieté, plainte ou sanglot.
Hier, je suis allée au champ, et avec les faucheuses j’ai tourné et retourné le foin, comme si le pain de mon souper dépendait de mon labeur. Ce caprice a d’abord fait rire, puis bientôt on m’a laissée tout entière à ma nouvelle besogne et les femmes ont repris la conversation que mon arrivée avait interrompue.
C’était un sujet triste : on se répétait les détails de cet accident, survenu il y a trois jours, qui a causé une si pénible émotion dans notre petite campagne.
Au village, le moindre événement fait grand bruit : un chien qui jappe fort, une voiture qui roule vite, et tout le monde d’être aux portes.
C’est bête, c’est bête de se tourmenter ainsi. Au reste, qu’est-ce que cela me fait à moi que ce jeune « gars » se soit noyé ? C’est triste, sans doute, et le désespoir de sa vieille mère m’a toute bouleversée.
Pauvre Juste ! c’était mon compagnon aux jours d’été de mon enfance, alors que nous courions tous deux sur les grèves, ramassant les plus jolis coquillages et nous enguirlandant de longues traînées de varech.
Quant, à travers l’épaisse poussière des villes, reparaît à mon esprit, l’éclatant panorama de ma chère campagne à la mer bleue, aux prés fleuris, je me revois toujours enfant, petite folle aux cheveux flottants, fêtée au retour là-bas, choyée, adorée comme une petite reine, par les camarades de mes dix ans.
Et de tous ces amis d’autrefois, de Mélie, de La Toune, de P’tit Louis, c’est encore de Juste que j’ai gardé le meilleur souvenir. Peut-être, à cause de ces sifflets qu’il me taillait dans les branches d’aulnes bien tendres, bien flexibles et dont il assouplissait l’écorce, pour la détacher du bois, en la frappant à grands coups de couteau, son guénif, comme il l’appelait. Alors, je n’étais pour eux que La Tite, et c’est encore Juste, qui m’avait trouvé ce surnom, à cause de l’exiguité de ma taille.
Les années se sont succédées et tous nous avons grandi, durant plusieurs étés je retournai au village sans le rencontrer ; il avait gagné les chantiers d’en haut. Puis, le mal du pays l’avait repris et surtout cette passion de naviguer, qu’il tenait de son père, et il était revenu. Quel grand garçon cela faisait maintenant que le petit Juste, avec ses larges épaules, sa belle et franche figure, vraie figure de marin, aux yeux bleu de mer, au hâle chaud et doré produit par le soleil et l’eau salée. Surtout ce sourire, si bon, si doux, si enfant qu’on s’étonnait de le rencontrer sur ce visage d’homme.
Tous les matins, je le voyais passer sous mes fenêtres, descendant le petit sentier raccourci qui conduit au rivage. C’est fini maintenant, les champs verts ne le verront plus passer, et l’herbe croîtra là où la foulait son pied fort et vigoureux.
Il aimait trop la mer ; elle l’a convié à ses noces éternelles. Qui sait, si jalouse de son amitié, elle ne voulut pas déjà le punir d’une infidélité…
Le seul appui de sa mère, son seul amour après la mort de son mari, disparu, lui aussi, dans une nuit de tempêtes. Oh ! oui, c’est pour sa mère que j’ai ce chagrin.
— « Mon beau gas, mon beau gas, j’l’aimions trop, criait-elle sur la plage, les longues mèches de ses cheveux gris pendant, pêle-mêle, sous son large chapeau de paille. Redonne-moi son corps au moins, à c’t’heure que tu me l’as fait mourir, traîteuse ! »
Mais la mer a gardé son amant. Elle veut le promener, le bercer sur la vague et bien doucement, bien tendrement, sans doute, effleurer ses cheveux blonds dans une longue caresse.
Qu’a-t-il dû penser, quand l’abîme mouvant s’entr’ouvrit pour le dévorer ? À qui a-t-il donné son dernier regard ? à ce ciel azuré ? à la petite église, se mirant tout près de lui, à son village ou à sa pauvre maison ?
Quand, dans un éclair, sa vie tout entière repassa devant ses yeux, revit-il, à cet instant suprême, nos gaies sarabandes sur les galets de la rive, si près de cette mer qui devait sitôt changer les rires en longs sanglots ? Eut-il un soupir, un regret pour ses jeunes années, pour cette coupe encore pleine qui allait se briser ?
À mes heures de noire tristesse, la vue du grand fleuve me faisait toujours du bien ; quand je contemplais cette nappe d’eau, si belle, si calme, si pure, je sentais mon âme se reposer et, petit à petit, une douce quiétude s’emparait de tout mon être. Même, à ces jours de révolte, quand les vagues bouillantes crachaient leur écume aux nues, comme elle m’apparaissait puissante, imposante, cette majesté terrible de la mer !
Aujourd’hui, qu’elle est douce et transparente, comme « le beau lac de Némi qu’aucun souffle ne ride », il m’arrive de songer combien cette limpidité cache de douleurs, combien elle ensevelit à jamais d’espérances maternelles et de promesses d’avenir. Et elle ne me fait plus de bien au coeur. Ah ! la « traîteuse » ! comme gémissait la mère Saurin.
20 juillet. – Hier, on a tenté l’épreuve du pain bénit de Pâques. La tradition veut que, si l’on jette sur les eaux un morceau de pain bénit à l’église le jour de Pâques, ce pain demeure stationnaire à l’endroit où se trouve le corps du noyé. Maintes fois, on a eu occasion d’essayer son influence et toujours, dit-on, le succès est venu récompenser une foi si vive.
C’est Ilré Chénard et sa famille qui avaient présenté le pain à l’église le jour de Pâques dernières, et Polline Chénard offrit, de grand coeur, un morceau de l’épaisse tranche bénite, enveloppée et conservée précieusement dans « l’équipette » du coffre.
Une partie du village, suivait, avec attention, du rivage, les détails de ce petit drame. La barque de Pascal emporta le pain jusqu’à l’endroit où l’on supposait que le pauvre Juste avait péri, puis, on le déposa sur l’eau. Le fragment tourbillonna quelques instants, redevint plus stable, ne suivant plus que le mouvement cadencé de la houle… Tous les yeux étaient rivés sur ces vagues, vers ce petit point qu’on devinait plutôt qu’on ne le voyait des bords ; lentement, il descendit le fleuve, descendit encore, suivi des barques, descendit toujours jusqu’à ce qu’il se perdit dans les hauts courants…
Déjà le crépuscule commence à couvrir la terre ; de ma fenêtre ouverte monte jusqu’à moi le bruit des rames, car, depuis l’heure où le fils du pêcheur a disparu sous les flots, ces braves coeurs sont là, constants et infatigables, sondant les profondeurs des eaux, espérant toujours en retirer le corps inanimé de leur malheureux compagnon, le remettre à sa mère et lui donner une sépulture chrétienne dans la terre sainte.
Selon la croyance, l’âme du trépassé erre et souffre davantage quand sa dépouille mortelle ne repose pas en un lieu bénit, à l’ombre de la croix.
Des lumières s’allument le long des mâts et projettent au loin une lueur mille fois reflétée sur le miroir liquide. Si l’on pouvait oublier pourquoi ces flambeaux brillent, dans la nuit, d’une flamme dégagée de toute fumée par la distance et demeure vive et claire ; pourquoi ces embarcations glissent sur l’onde, laissant derrière elles un ruban argenté, ce beau spectacle attristerait moins.
Tous les moindres incidents de cette journée sont gravés pour jamais dans ma mémoire.
Le matin, j’étais descendue par l’étroit sentier, à travers champs, pour aller passer la journée sur le petit Cap au pied duquel la mer vient mourir.
C’est ma promenade favorite et mon endroit de prédilection ; le plus joli coin du monde pour moi. Un bouquet de sapins couronne le promontoire et procure l’ombre et la solitude désirables. En face, la mer s’ouvrant sur le golfe et donnant l’illusion de l’infini. En arrière, le petit village coquet, pimpant, avec ses blanches maisonnettes, ses champs débordants de riches moissons, et, dominant le paysage, la petite église à toiture rouge, dont le clocher svelte et élancé monte jusque dans les airs.
À ma gauche, encore la mer, pressentie plutôt qu’aperçue, à travers l’épaisseur des lourdes branches de sapin.
Ce fut, de tout temps, ma retraite la mieux aimée ; enfant, je cachais dans le tronc des arbres mes pauvres poupées mutilées dans mes courses aventureuses, et mille riens qui n’avaient de valeur que celle que je leur accordais. Plus tard, j’y cachais encore, non plus des jouets, mais les désespérances d’une heure, mes bonheurs d’un jour. Ils m’en gardaient un secret inviolable et solennel, et, quand la brise agitait au-dessus de ma tête leurs lourds rameaux vert foncé, on eût dit un sympathique murmure pour ces confidences, preuves indéniables d’une fidèle amitié.
Le long du petit chemin contournant les champs aux épis dorés, se trouvent des touffes énormes de rosiers sauvages que les cultivateurs respectent malgré l’espace qu’elles occupent sur leur terrain ; ce sont les restes d’anciens jardins, au temps des aïeux, quand le village n’était pas situé où il est aujourd’hui.
Il y a quelques années encore, des cheminées dispersées ça et là attestaient qu’on avait vécu en ces lieux, mais elles ont disparu une à une, et il ne reste plus que les roses. Rien de plus pittoresque que ces bouquets à travers les blés ; on dirait d’immenses corbeilles de fleurs décorant le paysage pour un jour de fête.
J’en cueillis plusieurs branches pour en faire une étude, selon le désir exprimé par mon amie Louisette.
J’avais les mains embarrassées déjà par mon chevalet et mes livres ; des roses s’échappaient sans cesse de mes doigts surchargés, alors je pris ma jarretière pour retenir les fleurs fuyantes.
Arrivée sur le Cap, je m’aperçus, qu’en dépit de toutes mes précautions, j’avais perdu mon bouquet. Et j’étais si vexée ! Des roses attachées par une jarretière, ça n’a pas le sens commun !
Il y a peu de touristes ici, peu sourtout qui connaissent cet étroit sentier à travers les blés, mais le hasard peut y amener quelqu’un aujourd’hui et impossible de se méprendre sur la provenance de l’objet perdu, car sur ce ruban violet, entre les deux agrafes, mon nom est brodé en toutes lettres :
Brune.
C’était bien ennuyeux assurément. On peut égarer un gant, un mouchoir, mais une jarretière ! Pour le moment, il ne s’agissait plus d’Édouard III, se parant de celle de la comtesse de Salisbury, et, tout en scrutant les alentours et les endroits où j’avais passé, j’enrageais de penser aux sottes plaisanteries auxquelles mon bouquet, entre des mains étrangères, pourrait donner lieu.
C’est alors que je rencontrai Juste pour la dernière fois. Il descendait pour apprêter sa barque, emportant son dîner dans une petite chaudière de ferblanc, à laquelle étaient accrochées une cuillère d’étain et une fourchette en fer battu. Un couteau pendait à sa ceinture dans une gaine de cuir. Sous son bras, un paquet, du pain sans doute, enveloppé d’une serviette de grosse toile grise.
— Bonjour, mamzelle, dit-il, en touchant à son béret de laine.
Le grand garçon rougissait parfois comme une petite fille ; c’était plaisir que d’observer sur cette mâle figure ces rougeurs subites, perçant le hâle qui la couvrait et ce jeune sourire qui avait quelque chose d’indéfinissable, doux et triste à la fois.
— Bonjour, Juste, répondis-je d’un ton qui n’était guère aimable.
— Votre oncle m’avait parlé pour la chaloupe, mamzelle. I voulait aller à l’île avecque. Elle est parée à c’te heure et quand i voudra la prendre, i n’aura qu’à dire le jour.
— Nous n’y allons plus maintenant, repris-je durement.
Encore une autre cause de mauvaise humeur que cette petite excursion à laquelle le caprice de ma tante nous avait fait renoncer. Mais je ne donnai aucune raison pour motiver notre refus.
— C’est bon, dit Juste, mais il ne souriait plus et il me sembla qu’il pâlissait aussi.
Puis, touchant à son béret, il s’éloigna d’un pas rapide. Et moi, je restai debout, au milieu du sentier, à le regarder, avec quelque chose, comme un remords me mordant au coeur pour lui avoir parlé si brusquement.
Je le regardais toujours… Comme il était beau et fort ! me rappelant ses grands yeux bleus, ce sourire naïf et triste, comme elle était belle cette tête, dont je n’apercevais plus alors que le profil net et pur se détachant dans l’espace.
Au remords qui m’avait saisie, vint se mêler comme un regret… Un regret ? je suis folle. Un regret, moi, pour ce fils de pêcheur !
Je n’ai pas retrouvé mon bouquet ; il doit être encore là, dans les hautes herbes, fané, brisé, sans parfum et sans vie.
Je suis retournée au Cap. J’ai mal tenu mon pinceau ce jour-là, ma main tremblait trop, et quand j’ai voulu lire, mes yeux, obstinément fixés sur la même page, ne voyaient que des mots confus, des phrases sans suite, auxquelles je m’efforçais vainement de donner un sens.
Tout à coup, dans l’après-midi, retentissent des cris, des clameurs ; il se faisait un mouvement extraordinaire, inusité sur la place.
Je descends à la hâte ; une partie du village y était déjà assemblée ; les hommes poussaient hâtivement à l’eau les plus proches embarcations, des femmes couraient d’un groupe à l’autre, gesticulant et parlant toutes à la fois. Plusieurs avaient laissé précipitamment leur ouvrage, comme l’attestaient les bras encore nus des laveuses, les tabliers noués autour de la tête, en guise de coiffure.
— Qu’y a-t-il ? demandais-je au groupe le plus rapproché.
Toutes se tournèrent vers moi avec cet empressement des femmes à annoncer une nouvelle.
— Ah ! mamzelle, y s’est fait un malheur. L’grand Juste à la mère Saurin s’est neyé.
Je m’assis sur un rocher qui se trouvait là, et pendant quelques minutes, je n’entendis plus que le bourdonnement que produit aux oreilles, le voisinage d’une cascade. Peu à peu, ce bruit étrange cessa et je pus écouter Salomée Larouche qui me racontait ce qu’elle savait de l’accident.
— C’est les p’tits Roussel qui cueillaient des atocas amont les crans qui l’ont vu chavirer. I faisait pourtant pas un gros temps, seurment une guernasse et encore point de ces plus grosses. I avait trop de lesse dans sa chaloupe, l’vent a dû faire pencher tout d’un bord et l’eau, en embarquant, l’aura fait caler tout d’un coup. C’est pas comprenable que l’grand Juste, qui nageait comme une sereine, a pas pu terrir. I a tombé à peu près la longueur de six pagées de clôture, en tirant par le nordêt ; mon bonhomme est d’avis qu’i sera resté entrepris dans queuque amarre et i le retrouveront sous sa chaloupe. Si les marsouins l’ont mordu, ben sûr qu’i ne resoudra point.
— Quiens ! v’la déjà la barque à Pascal qu’est rendue ; i s’en vont rester aras pour chater ousqu’on pense qu’i est tombé. On est dans les grandes merrées et l’eau est à son étale.
— C’est ben dommage, disait une autre, un si bon garçon à sa mère ! Alle m’disait encore hier qu’i avait jamais dit plus haut que son nom et qui y laissait jamais manquer de rien. C’est un vré mauvais sort qu’alle a la pauvr’créature, alle fait piquée ! Un mari, pi un garçon péris tous les deusse par la même affaire…
— Badame aussi, l’grand Juste, lui, y avait jamais voulu s’servir du morceau d’bois d’cèdre, que la mère Saurin voulait mettre dans sa chaloupe, pour le garantir des mauvais esprits et des malechances. I appelait ça des suparditions, mé faut jamais rire d’ces choses-là, ça porte pas en route. En avait-y eu de ces avertissations, mon doux Sauveur ! mé i voulait rien entendre. Voyez-vous, i avait ça dans les sangs, c’goût pour naviguer, ça y était naturel, rapport à son père.
— Un beau brin d’homme tout d’même, reprit Salomée. C’est la fille à maître Paul qui va pleurer toutes les larmes de son corps ; alle l’aimait tant qu’elle n’en voyait pas clair. Alle pouvait pourtant en faire son deuil, c’te singereuse-là, car i était point pour elle. Sa mère disait qu’a y connaissait pas d’blonde par icite, mé, qué d’puis son arrivée des hauts qu’i était songeur comme si y avait laissé son amiqué par là.. Ma chère d’moiselle, si vous restez là plantée comme une estatue, vous allez prendre vot’ coup d’mort, c’est certain. I commence à mouillasser.
En effet, la brise fraîchissait ; une pluie fine et serrée commençait à descendre sur nous. N’était-ce pas assez triste, Seigneur ? N’y avait-il pas assez d’eau dans la vie de la mère Saurin ?
Pauvre vieille ! c’est elle qui faisait mal à voir avec sa figure angoissée, ses yeux démesurément agrandis, laissant échapper sa douleur en cris rauques et déchirants. Trois ou quatre voisines, animées des meilleures intentions, lui répétaient à chaque instant :
— À la fin, i faut s’faire une raison, la mère… Son heure était arrivée… faut tous mourir, aussi ben aujourd’hui qué d’main…
À tout cela elle répondait :
— Laissez-moi tranquille, laissez-moi tranquille !
Dans les douleurs comme celles-là, les consolations sont des ironies puisqu’elles sont inutiles. Quand le malheur frappe subitement, ce qu’il faut alors, c’est le baume d’une sympathie sincère et affectueuse, c’est la pression d’une main amie qui vienne serrer la vôtre et vous dire : Tu pleures ? pleurons ensemble.
Je m’avançai vers elle et passai doucement mon bras sous le sien. Mes lèvres crispées ne trouvaient plus aucun son, mais elle comprit tout ce que je voulais lui dire, car, détournant un instant son regard de la mer pour le reporter sur moi, elle murmura avec un accent d’une douceur infinie, en traînant sur les syllabes :
— La Tite, la Tite.
Je n’étais plus la grande demoiselle, mais la petite fille que Juste lui amenait chaque jour ; et ce souvenir des jours heureux de notre première jeunesse devait confondre à jamais, dans son affection, l’enfant de ses entrailles et la compagne de cet enfant.
J’ai cru que mon coeur allait éclater.
Aucune persuasion, aucune prière ne purent l’engager à remonter chez elle cette première nuit ; je la laissai debout toujours, au bord de la mer, redemandant aux flots cruels le cadavre de son enfant. Tristement, je repris le petit sentier. La pluie qui tombait silencieuse et froide avait mis des larmes partout, aux blonds épis, aux grands rosiers…
24 juillet. – Ce soir, on a ramené au village, Juste, le fils du pêcheur. Sur sa poitrine, dans sa vareuse de laine bleu marin, s’est trouvé, jauni, mouillé par l’eau de mer, un bouquet de roses sauvages attachées par un ruban violet…
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