Chapitre 2 Le baiser de Madeleine
Elle lui avait promis de l’embrasser au Jour de l’An.
À la Notre-Dame, quand on avait présenté le bouquet à Baptiste Dumont et à Sophie, sa femme, il y avait eu grande fête, grand bruit et grand rassemblement.
Toute la jeunesse de St. Paul s’en était donné à cœur joie jusqu’à la pointe du jour et lorsqu’au moment de se séparer, Pierre, qui venait d’apprendre de la bouche même de Madeleine que ses voeux étaient agréés, Pierre, un peu grisé par les rondes et le grand œil flamboyant de sa belle, avait voulu mettre un baiser sur ses joues fraîches et rosées. Prestement Madeleine se déroba à l’étreinte et d’un ton résolu :
— Non ! Pierre, non ! Aujourd’hui, ce serait mal, mé, au Jour de l’An, tout le monde s’embrasse…
Et c’était aujourd’hui le premier janvier.
Madeleine s’était couchée la veille avec une crainte vague, une douleur sourde au cœur, qui empoisonnaient cette félicité rêvée du premier baiser, si pur, si chaste, qu’on peut se le rappeler toujours sans jamais rougir.
Le soir de la minuit, elle avait accepté pour revenir à la maison, l’escorte du jovial Pitre, le fils du maire, qui, à la porte de l’église, lui avait dit si galamment :
— Mamzelle Madeleine, j’pourrais-ti vous piloter jusqu’à chez vous ?
Vainement la pauvre enfant avait cherché du regard parmi la foule compacte, attroupée sur le perron, celui-là seul qu’elle eût choisi pour compagnon de route, mais aucun visage ami n’était venu rencontrer le sien.
Personne ne se détachait du groupe pour venir la réclamer, et malgré son attente anxieuse, ses hésitations, – disons mieux, ses regrets – il lui fallait accepter le bout de reconduite offert par le gros Pitre.
— Allons, fillette, allons ! avait dit le père, qui prenait déjà les devants avec sa robuste moitié, dépêche, dépêche, c’est point l’heure de fafiner.
La grande route longeait pendant quelques arpents, le modeste cimetière rural, et puis, brusquement, le chemin tournait tout à coup pour s’enfoncer, droit comme une flèche, entre deux rangées de maisons bâties irrégulièrement, éparpillées, ça et là, dans les grands champs.
C’était là, à ce coude, que, revenant en toute hâte avec une lanterne emportée pour elle, sans doute, Pierre devait croiser Madeleine. Dans sa précipitation il l’avait heurtée rudement : puis, quand il l’avait reconnue, quel regard de douloureuse surprise, de reproche, et enfin de colère, elle rencontra ce soir-là, au coin tournant du cimetière.
— Si au moins, j’avais pu le revoir, se disait-elle, lui expliquer tout, il m’aurait mieux comprise…
Rien, rien. Depuis la rencontre fatale Madeleine n’avait point revu Pierre.
Un violent accès de toux avait rendu pâlottes les joues rosées de la jeune fille, en la condamnant à garder la maison toute la semaine… Il fallait donc abandonner l’espoir de le revoir à la grand’messe le dimanche.
Et voilà comment, au matin du premier janvier, le cœur de Madeleine, agité de sentiments divers, battait à rompre sous son corsage rouge écarlate.
— Hé donc ! dit sa mère, surveillant les apprêts de sa toilette, pourquoi ne mets-tu pas ta robe de mousseline française toute neuve ? Quand on étrenne le premier de l’an, ça porte chance, tu sais, pour tout le reste de l’année.
— J’la mettrai betôt, dit Madeleine, avec embarras, j’ai peur d’la savater…
C’était avec cette robe rouge qu’il l’avait aimée à la veillée du 8 décembre. Peut-être en la retrouvant aujourd’hui comme elle était ce soir-là, oublierait-il son infidélité apparente, lors de la Minuit ? Sa colère fondrait sans doute en la voyant si jolie.
Mais s’il n’allait pas venir ! Cette pensée seule la faisait défaillir. Et ce baiser qu’elle avait promis et s’était fait fête de lui donner, s’il allait le dédaigner, quelle honte !
Déjà tout est en mouvement dans la maison : les petits commencent à se promener avec des cris de joie, comparant, admirant, pleins de reconnaissance au petit Jésus pour les cadeaux dont il a rempli leurs bas de grosse laine.
Bien sûr ces grosses pommes, veinées de rouge, venaient en droite ligne des vergers du paradis, mais ces bâtons de crème ressemblaient merveilleusement à ceux que les cavaliers de Madeleine avaient l’habitude de jeter dans son tablier.
La maison est propre, bien rangée ; les ustensiles de cuisine, tous frottés, reluisent comme de l’argent au mur où ils sont suspendus.
Une grosse chatte ronronne doucement sur la pierre du foyer, les yeux demi-fermés, avec un sentiment de bien-être, dans cette chaude atmosphère encore tout impreignée du fumet délicieux des festins que l’on y a préparés la veille.
Bien qu’il soit encore de fort bonne heure, puisque l’on s’éclaire à la lueur des lampes, les visiteurs sont attendus d’un moment à l’autre.
Il en est même qui commencent la tournée des parents et des amis immédiatement après le coup de minuit.
Déjà l’on attend au dehors les tintements joyeux des clochettes ; les claquements stridents du fouet dans la main des robustes « maquignons, » des rumeurs de voix qui résonnent dans l’air matinal.
Puis, un grand bruit de carrioles devant la porte qui s’ouvre toute grande pour recevoir les nouveaux arrivants.
Ce sont les fils, les brus et les petits-enfants de Baptiste Dumont qui viennent souhaiter la bonne année aux vieilles gens.
— Entrez, entrez, crie Baptiste Dumont, je vous la souhaite bonne heureuse, mes gars, et l’Paradis à la fin de vos jours !
La porte est restée toute grande ouverte. Tous s’y engouffrent bruyamment ; les hommes d’abord, avec leurs énormes capots de chat sauvage, serrés aux reins par leurs ceintures fléchées et tenant encore dans la main gauche le fameux fouet dont la mèche retombe maintenant sur le plancher.
Les femmes, la tête recouverte de « tarèse » en velours, à large bordure de vison, tiennent dans leurs bras d’informes paquets, dont on soupçonne le contenu bien que le volume soit exagéré par le nombre des courtes-pointes qui servent d’enveloppes. En effet, les vagissements ne tardent pas à confirmer la présence de bébés au maillot.
Du cabinet voisin accourt un groupe d’enfants et d’un commun accord ils se jettent à genoux. L’aîné, prenant la parole au nom de tous les membres de la famille, sollicite la bénédiction paternelle.
Baptiste Dumont ôte respectueusement sa tuque de laine grise et au milieu d’un religieux silence, trace un grand signe de croix sur ces fronts inclinés.
La chatte, que cette invasion a arrachée à sa douce somnolence, s’est réfugiée sur le haut de l’armoire ; le dos en arc, le poil hérissé, elle surveille, entre deux pains de sucre, les scènes diverses du premier jour de l’année.
— Ousqu’est Madeleine, demandent quelques voix ?
— Alle est point ben vigoureuse, dit la mère Sophie avec un soupir. Ce qui ne l’impose point de vaquer dans la maison. Même qu’elle m’a aidé à fricoter toute cette semaine. C’est un gros rhume qu’elle a-t-attrappé quand on a fait boucherie.
— C’te jeunesse, dit le père Baptiste en abaissant sur son bougon de pipe son capuchon en ferblanc perforé, c’est imprudent ! On dirait que ça cherche leur coup de mort !
Madeleine fait enfin son apparition. Il y a une telle explosion de joie en la voyant, les souhaits sont si sincères, si spontanés, la gaieté est si vive et si franche sur toutes les figures qu’elle est contagieuse, et son pauvre cœur se reprend à espérer plus fort que jamais.
Non, il est impossible que le malheur la frappe en un jour comme celui-là.
Les bouteilles sont déjà sur la table. Du whiskey blanc pour le sexe fort ; de la liqueur de « peppermint » et des bons « sangarees » pour les femmes.
Les croquignoles, généreusement saupoudrées de sucre blanc, qui dormaient dans les jarres en grès sous le grand lit dans la chambre de compagnie, sont arrachées à leur cachette et s’empilent sur la table. On donne aux enfants de grosses galettes, bourrées d’anis, à la croûte brune et bien glacée, qu’ils lèchent avidement avant de les entamer.
On trinque avant le déjeuner, on trinque après, on trinque tout le long du jour enfin, avec les amis, les connaissances qui viennent souhaiter la bonne année.
Le Jour de l’An, les libations sont permises, et comme le dit pittoresquement Baptiste :
— Aujourd’hui, vous savez, les amis, on ne mouille pas la croix.
C’est-à-dire qu’en cette occasion exceptionnelle, on ne croit pas manquer aux obligations de la croix de tempérance en prenant un p’tit coup.
Tout le jour, ce sont des allées et venues continuelles. On entre en groupes de cinq, six et même davantage. On se fait des accolades à la ronde ; la fraîche « câline » de Sophie en est toute fripée. Et dans la bouche de chacun on entend le vieux souhait dont personne n’a songé à changer la naïve tournure :
Bonne et heureuse année !
Madeleine s’est placée près de la porte, pour voir plus vite son beau Pierre quand il entrera… s’il entre. Chaque coup de gros marteau lui retombe affreusement sur le cœur. C’est à peine si ses jambes la supportent pour aller au-devant des nouveaux venus.
Un à un, elle les regarde passer devant elle, et à chaque fois, elle retombe sur son siège, plus brisée, plus cruellement désappointée.
Par moments, le sang monte en jet jusqu’à ses joues singulièrement creusées depuis le matin et plus blanches qu’un suaire ; des sueurs froides mouillent jusqu’à la racine de ses cheveux blonds.
Mais elle est brave jusqu’au bout. Elle force ses lèvres crispées à se détendre dans un sourire, et ses yeux brillent avec d’autant plus d’éclat que la fièvre y a allumé d’étranges lueurs.
La toux l’a reprise plus déchirante et plus opiniâtre. Sa respiration sifflotante ferait mal à entendre si elle n’était couverte par le bruit des voix, le cliquetis des verres qui s’entr’choquent avec tant d’entrain.
C’est fini maintenant, elle l’a assez attendu. C’est assez souffrir.
Quand même il viendrait encore, elle lui refuserait, là, devant tout le monde, ce baiser qu’elle lui avait promis.
Et elle court s’asseoir dans un coin de la vaste cuisine, sur le grand coffre, où elle se trouve dissimulée dans la pénombre des grands rideaux de lit.
— Allons, disait encore le père Baptiste, aux anciens amis, qui s’apprêtaient à prendre congé de lui, il ne sera pas dit que vous partirez de chez Baptiste Dumont, rien que sur enne jambe, venez prendre un aut’coup.
… Il est près de six heures ; les visiteurs se font plus rares, moins nombreux.
Après le souper, chacun veille en famille, de sorte qu’il ne faudra plus attendre personne.
Qu’a-t-on fait de la jolie Madeleine qui dansait si légèrement à la fête de la Notre-Dame ? Comment quelques heures ont-elles suffi pour ravager son frais visage et marquer ses beaux yeux doux et tendres, d’un cercle si noir ?
Elle se sent si malheureuse qu’elle voudrait mourir. Des sanglots, qu’elle dissimule mal dans des accès de toux, montent jusqu’à sa gorge. Son imagination énervée, surexcitée lui montre Pierre auprès d’une autre, de la petite Clairette, peut-être, qui a déjà tant jalousé son bonheur.
Son beau rêve d’amour finit avec l’aiguille qui doit marquer six heures au vieux coucou : Et de tout ce beau rêve, il ne lui restera plus qu’une horrible douleur au cœur, un vide immense au cerveau, les sensations de brûlures et d’agaçants frissons que produit la fièvre courant dans les veines…
Désespérée, elle se prit à pleurer et détournant ses yeux toujours fixés sur la porte, elle enfouit son front brûlant et sa jeune tête blonde dans les blancs rideaux du lit.
… À ce moment, quelques retardataires firent irruption dans la vaste cuisine.
L’un d’eux se détachant de ses camarades, autour desquels s’empressaient les maîtres de la maison, s’avança tout droit dans le coin où la pauvre Madeleine se sentait mourir.
— Madeleine, dit-il d’une voix émue et tremblante, j’ai voulu ne pas venir, tu sais, à cause de Pitre… j’ai pas pu. Veux-tu encore me souhaiter la bonne heureuse ?
Et elle, oubliant, comme oublient les femmes, toutes ses angoisses, toutes ses douleurs, trouvant encore dans son cœur un généreux pardon pour l’avoir tant fait attendre, tendit ses lèvres pour le baiser promis.
La prenant dans ses bras, bien doucement, bien tendrement, Pierre dit gaiement, d’une voix qui dissimulait mal son émotion :
— Beau-père, quand irons-nous chez m’sieu l’curé mettre mon premier ban avec Madeleine ?
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